Ecrits
autobiographiques
VIE d'un JUIF
(Les Temps Modernes n°2, 1945)
Israël M. naquit en 1889 dans le quartier juif de Constantinople. Il descendait de ces émigrés juifs que les Rois Catholiques du XVème siècle avaient chassés d’Espagne et qui s’étaient fixés sur les côtes méditerranéennes, principalement en Grèce et en Turquie. La mère de M. ne travaillait pas, et son père s’occupait d’un commerce de papeterie, gagnant juste de quoi vivre. Les parents vivaient avec leurs trois enfants, deux garçons et une fille, dans une chambre pour laquelle ils payaient 50 piastres par mois, environ 10 francs. Peu de temps après la naissance de M., le père divorça pour épouser une veuve, mère de six enfants. La famille n’ayant plus de ressources, M. dut aller vivre avec sa mère chez son grand-père maternel, tandis que son frère et sa sœur restaient avec leur père. Le grand-père de M. s’était enrichi dans le commerce de la passementerie, qu’il faisait surtout avec le palais du Sultan, et il habitait, avec toute sa famille, un immeuble de trois étages dans le quartier israélite. Ils vécurent là quelques mois dans le calme et la prospérité. Puis la mère se remaria. Le beau-père de M. tenait une petite boutique de tailleur et habitait un petit appartement assez confortable. Quand sa mère se remaria, M. avait 10 ans. Son beau père ne se préoccupa pas de son instruction et il le pris en apprentissage à 13 ans. Quand l’enfant voyait passer ses anciens camarades de classe, il se cachait au fond de l’atelier. Son premier salaire d’apprenti fut de 5 piastres par semaine, environ 1 francs. Son beau-père l’augmenta peu à peu, en fit son associé, jusqu’au jour où le jeune homme subvint seul aux besoins de la famille, faisant des affaires assez régulières. On était en 1910. Juif, M. ne fut pas astreint au service militaire, qui était réservé aux seuls musulmans; ses amis étaient juifs orientaux comme lui; la tension entre Turcs et Israélites était alors très grande, ils se disputaient souvent et en venaient aux mains; M. ne fréquentait pas les musulmans; Abd-ul-Hamid avait interdit tout mariage entre musulmans et non-musulmans. M. n’avait pas d’activité politique concrète, mais il s’intéressait au Mouvement Sioniste et aux Jeunes Turcs.
Quand la première guerre mondiale éclata on appela sous les drapeaux tous les hommes valides, qu’ils fussent musulmans ou non. Mais M. réussit à se faire réformer et il continua à retourner et à couper des costumes, gagnant tout juste les 20 piastres quotidiennes nécessaires à l’entretien de sa mère et de lui-même. Son beau-père mourut en 1916.
Après la guerre, le mouvement d’émigration des juifs turcs s’accentua très nettement. Ils venaient surtout en France et à Paris.
En 1919, M. vendit son fond de commerce et vint à Paris avec sa mère. Il demanda une aide pécuniaire à son frère qui faisait le commerce de la bijouterie après six mois de séjour au Caire, mais les affaires d’Albert M. étaient moyennes. Israël M. confia sa mère à sa sœur qui s’était mariée en France avec un juif de Constantinople et il s’installa lui-même dans une petite chambre d’hôtel. Il ne tarda pas à trouver une place chez un tailleur polonais de la rue Meslay, où il gagnait 4 fr. de l’heure et qu’il conserva durant 8 ans. Il gagnait de quoi vivre. En 1923 il s’entendit avec son frère, fit imprimer des cartes de visite au nom de «M. frères, bijoutiers,» prit avec lui 2000 fr. d’économies et partit pour Constantinople. En débarquant, il s’aperçut au moment de payer le porteur, qu’on ui avait volé son portefeuille. Il ne put rien entreprendre, resta quelques semaines chez une cousine et revint à Paris où il retrouva sa place. Il continua à vivre à l’hôtel.
M. avait des papiers d’identité de travailleur industriel de nationalité turque: en fait il n’était pas reconnu par la Turquie parce qu’il négligeait toutes démarches administratives qui lui auraient conservé un lien avec l’ambassade turque; il avait perdu son acte de naissance.
On lui présenta chez son patron une jeune juive de Constantinople qui vivait avec sa sœur. M. avait 36 ans. Il épousa bientôt Marie A. qui était couturière et s’employait à la journée pour environ 50 fr. Ils vécurent un an à l’hôtel, puis ils sous-louèrent une chambre chez une vielle dame juive qui leur prenait 100 fr. par mois. Jusqu’en 1929, ils n’eurent ainsi que des chambres d’hôtel ou des sous-locations, en ce cas toujours chez des juifs.
En 1927, M. fut renvoyé. Il s’agissait moins d’un manque de travail que d’une hostilité sourde entre le patron, juif polonais, et lui-même. Il se trouva sur le pavé avec sa femme et un garçon d’un an. Depuis ce temps, jusqu’en 1942, il ne garda jamais une place plus d’un an, il était régulièrement au chômage à la morte saison, à la fin de l’hiver et à la fin de l’été. Il obtenait rarement du travail en se présentant lui-même: il a un accent étranger et s’appelle Israël. Il s’adressait au bureau de placement le matin et passait souvent le reste du jour dans les cafés avec de vieux amis de Constantinople. Sa femme travaillait en dehors, emmenant parfois son fils avec elle, ou bien restait au logis. Elle trouvait assez rarement à se placer. Ils dépensaient rapidement leurs maigres économies et avaient comme ressource le chômage: 8 fr. par jour et par adulte.
En 1929 ils louèrent dans un quartier pauvre une chambre et une cuisine, pour 1000 fr. an; M. gagnait 25 fr. par jour; plus tard, chez Sigrand, au Bon Marché, il touchait 6 fr. de l’heure. A l’atelier il se faisait toujours appeler Edouard et non Israël. Il ne fréquenta que des juifs et n’était jamais chez lui. Il était toujours en rapport avec sa sœur, qui avait deux filles et un garçon, et avec son frère, le bijoutier, qui avait épousé à Paris une jeune Normande.
La vie de M. et de sa femme était sans événements. Il n’y avait que la misère et les disputes, l’un provocant l’autre, la femme voulant que son mari reste à la maison, l’homme voulant contrôler ce que gagnait sa femme. Celle-ci étant nerveuse, surmenée, mal nourrie; quand elle accoucha en 1932 d’un second garçon, les suites ne tardèrent pas: neurasthénie et anémie cérébrale. Elle devint amoureuse de son voisin, marié et père d’une fillette, sous-directeur d’imprimerie à qui elle voulait confier l’avenir de ses enfants. En avril 1933, la femme du dit voisin porta plainte et un car de police vint chercher Marie M. M. ne pouvant payer l’entretien de sa femme la fit mettre à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard, et confia son cadet à une nourrice de Villejuif. L’aîné déjeunait à la cantine de l’école, gratuitement quand son père était au chômage, attendant celui-ci pour dîner. Un soir, à 9 heures, M. n’était pas encore rentré, et l’enfant attendait dehors. Les voisins s’en mêlèrent; quand le père rentra il y eut une violente dispute qui de termina au commissariat: «cous pourriez pas vous occuper du gosse? vous êtes français?» Le cadet traînait de nourrice en nourrice, à Abbeville, à l’Assistance publique, à Antony, à Aulnay-sous-Bois. Le règlement de la pension était chaque mois une pénible hantise, M. avait toujours du retard: quand son fils était malade on le prévenait par la note du médecin. M. s’occupait de la cuisine, du ménage, des vêtements et de son métier, il allait toujours au café, mais n’allait à la synagogue qu’aux grandes fêtes annuelles. Il tenait comme à un rite, à dîner chez sa sœur la nuit de Pâques, à manger des plats orientaux, et à boire en famille. En 1934, il fit revenir sa femme qui vécut chez son frère et non chez son mari: après trois mois on dut la réinterner. Pratiquement inguérissable et ne payant pas, elle fut envoyée dans un petit village près de Saint-Brieuc, à l’hôpital de Plouguernevel. La situation de M. ne lui a permis de faire le voyage qu’une seule fois en 10 ans. On retira le cadet de nourrice et on le confia à une tante maternelle qui l’éleva jusqu’à l’age de 7 ans pour 100 à 150 fr. par mois. M. avait beaucoup de difficultés à payer. Puis il le repris avec lui à la fin de 1938 et mena avec ses deux enfants la même vie pénible. Il y avait toujours de longues périodes de chômage; mais il eut durant ces deux années deux procès devant le prud’homme, il s’agissait les deux fois de patrons juifs polonais.
Et ce fut la guerre. A mesure que les Allemands avançaient, M. voyait le nombre de ses amis diminuer, mais en général les juifs turcs comptaient sur la neutralité de leur pays; les juifs autrichiens qui, en 1938, avaient changé de nationalité étaient plus prudents. M. fit évacuer ses deux fils en septembre 39, aux frais de l’Etat, abandonnant simplement leur allocation familiale s’il travaillait, ou le chômage qui leur revenait. Lui-même resta à Paris, retenu par son travail, et insouciant du danger.
Durant l’hiver 39-40, M. touchait 8 fr. de chômage par jour, il devait se rendre à pied rue de Saintonge pour manger dans une «Soupe Populaire» juive pour 1 fr. par repas; il emprunta une fois 10 fr. à un beau-frère qui travaillait dans une pharmacie. Il vivait dans une solitude absolue. Au printemps il trouva du travail pour l’armée et confectionnait des capotes militaires. La débâcle le remit au chômage. En août 40 ses enfants revinrent et ils reprirent tout trois leurs vielles habitudes. En 1942 il entra chez un patron aryen qui avait acheté un magasin dont le patron juif s’était enfui, et il est encore dans la même place, touchant 21 fr. de l’heure, et 1250 fr. par mois d’allocations familiales et de salaire unique. Après leur retours de province les enfants reprirent leurs études. En 1942, ce fut une vielle dame tourangelle, rentière, catholique fervente, qui paya à l’aîné tous les frais d’une première année d’études secondaires. Elle l’avait connu en 40 par correspondance comme filleul de guerre, et le présentait à ses amis comme un «musulman non pratiquant.»
En juin 42 parurent les décrets officiels concernant les mesures antisémites. M. fut soumis à toutes les interdictions courantes, mais en tant que Turc il n’eut pas à porter l’insigne judaïque. Son fils cadet, âgé de dix ans, se faisait appeler «sale juif» dans les classes. Il ne consentit jamais à porter l’étoile. Actuellement il lui arrive très souvent de s’entendre dire en face «sale juif,» à la moindre tension. L’aîné porta l’étoile quelque temps. Un jour à la sortie du métro, un homme le provoqua et le frappa en bégayant nerveusement: «Juif, Juif.» Le jeune homme supprima l’étoile, fréquenta cafés et cinéma, rentra après 8 heures, sans faux papier, avec le tampon rouge sur sa carte d’identité. Le père, plus prudent, rentrait avant le couvre-feux, mais allait toujours au café. Un soir, à 7 heures, une rafle le surpris chez Dupont-Montparnasse, mais un policier français lui demanda s’il voulait sortir. Le coup de filet terminé, M. revint à sa place pour lire son journal et payer son demi.
Le beau-frère de M. s’était fait prendre dans un café et déporté comme apatride juif. Aussi M. allait-il voir régulièrement sa sœur qui avait maintenant 60 ans et qui vivait avec sa fille de 20 ans dans une chambre d’hôtel du 11ème, humide et sombre. Elle était venue se réfugier là après la déportation de son mari: le lendemain les Allemands mettaient les scellés à son appartement. Cette femme a un fils sous les drapeaux depuis 1937, une fille mariée partie pour le Maroc en 1939; son mari a été déporté en 1943. La fille qui lui reste travaille dans la fourrure. Le frère de M., le bijoutier, fut arrêté à Marseille, et déporté en 1944. Sa femme vit seule, car son frère fut tué à Rouen dans un bombardement allié. La tante maternelle qui s’est occupée du cadet fut déportée avec son mari; ils furent pris sur la ligne de Sceaux, alors qu’ils allaient dans leur petite maison de la Vallée de Chevreuse. Leur fils fut fait prisonnier en 1940. Il revint amputé de la jambe gauche.
M. voulut régulariser sa situation et se faire reconnaître par le consulat turc, mais comme il avait interrompu toutes relations depuis longtemps, il n’y parvint pas. Il dut aller tous les trois mois à la Préfecture de Police pour se faire délivrer un permis de séjour; il devait emmener sa ration de tabac.
Un jour, ne traversant pas dans les clous, M. fut interpellé par un agent qui lui demanda ses papiers et parut ébahi: «Vous êtes juif?» Le propriétaire de l’immeuble dit un jour: «Si le petit continue à faire du bruit dans la maison je vous signale et vous fais expulser comme indésirables.» Quand M. se disputait avec la «seconde main» de son atelier ou avec son épicier, on l’appelait «sale juif.»
Après la libération de Paris, M. vit revenir quelques rares connaissances, en particulier un juif autrichien qui s’était caché chez des communistes actifs. M. assista à un congrès sioniste où l’on parlait des bonnes dispositions de Roosevelt, de l’aide probable du Labour Party, de la prochaine suppression du Livre Blanc et d’un plan financier d’imposition mondiale. En septembre 1944, M. entendit un homme cultivé dire que les lois raciales de Pétain étaient parmi son meilleur travail; de telles mesures s’imposaient après la défaite de 1940 due en partie aux soldats et officiers juifs qui encombraient l’armée.
Les enfants de M. continuent leurs études primaires supérieures et supérieures, l’aîné doit donner des leçons et trouver de l’argent car son père ne peut l’aider. En mars 1945, M. a changé de magasin avec son patron, après le retours du propriétaire juif. Il travaille régulièrement mais gagne juste de quoi nourrir ses fils et lui-même; pour suivre le coût de la vie, il doit faire quelques travaux supplémentaires à domicile, et se remettre à réparer des vêtements, le soir après dîner.
En TRAVAUX
Dernière mise à jour le 31 décembre 2001.