Ecrits
autobiographiques
MAVILLE, Chronique provinciale
(Les Temps Modernes n°103, juin 1954, signé Amédée PICHON)
Maville comporte deux rues principales: l’avenue de la Gare et la rue du Commerce. La rue du Commerce est perpendiculaire à l’avenue de la Gare, et la cathédrale, située sur une éminence, fut bombardée par les Américains.
Cela, je le comprends. Ce que j’admets moins, c’est que le lycée de Maville ait été également touché. Me voici en effet contraint de professer dans un archevêché, avec de pieuses peintures au dessus de ma tête. On se fait à tout et j’ai très vite fini par saisir l’espèce de transparence ontologique qui caractérise les curées et les nonnes qui habitent avec tranquillité ce quartier de Maville.
Maville est une école. Le régiment aussi. Mais Maville est une école au sens fort du mot, une école dans les deux sens. J’enseigne et j’apprends. Reconnaissant à l’égard de l’Etat, qui me permet d’élever le niveau culturel des enfants de Maville (à l’élever jusqu’au baccalauréat lui-même) je paye ma dette en me pliant à la dure discipline qu’est la connaissance et la compréhension des petits et grands bourgeois, leurs pères. Montaigne, à ma place, eût été heureux: abandonner les Gascons (les Parisiens pour moi) est une pure joie qui permet de se frotter aux étrangers et de recevoir d’eux toute une série d’enseignements pratiques qui ne sauraient manquer de m’être fort utiles dans l’existence. C’est cet enseignement que je voudrait tenter de décrire ici.
C’est un peu comme si j’avais été aux Sources. J’ai compris à Maville la difficile dialectique de la liberté selon laquelle la vraie liberté est dans son contraire et seulement dans son contraire. C’est une connaissance ésotérique. Mais je sais comprendre les puissances qui me nomment. J’ai su déchiffrer les subtiles vérités qu’on avait pris soin de me taire au temps naïf où je fréquentais les facultés. Et la première, c’est que le devoir est plus que le devoir.
Frais émoulu de cette école, déjà nommée, qu’on appelle régiment, j’en avait ramené une conception du devoir assez nuancée, celle que le capitaine médecin m’avait apprise: «Le service militaire c’est comme chez Kant: c’est pour le devoir.» Fort de cette conception, et simple chaînon dans une société qui se transmet elle-même ses plus hautes valeurs spirituelles, je voulus un jour expliquer à mes élèves ce point du programme: la notion de devoir. Désirant appliquer ces méthodes pédagogiques dont on faisait l’éloge un peu partout, je résolus de choisir un «exemple concret.»
«Pour Kant, dis-je, le devoir est l’action qu’on exécute non par inclination mais par obéissance à la loi morale. Prenons un exemple: le service militaire. Qui, dans cette classe, ferait volontiers et par pur amour, son service militaire?»
Il y eut un élève pour lever la main et dix-huit pour rire. J’avais dix-neuf élèves. Et j’avais accouché d’un drame. Cet élève était fils de commandant en retraite et frère d’un mort: tué (par devoir précisément) aux champs indochinois de l’Honneur.
Après quelques temps, et quand on eut bien saisi le sens secret et permanent de toutes mes paroles et de tous mes actes, l’élève en question, le grand D., me demanda un rendez-vous pour son père. J’acceptai avec joie. Le lendemain je vis arriver son père. C’était un vrai père, soucieux et inquiet pour l’avenir de son fils dont il avait craint, je m’en aperçus vite, qu’on ne le clouât au pilori du ridicule. Il me fit part de ses idées avec une ferveur qui m’émut, en m’expliquant que je n’avais pas le droit, primo de me moquer de mes élèves, secundo de les dévergonder, tertio de faire lire à ces tout jeunes enfants, qui ne seraient pas mûrs avant la trentaine, Sartre et Beauvoir. J’était le «mandant» des parents (pourquoi pas mandataire aux Halles, me disais-je, ineptement) et j’avais donc le devoir d’expliquer honnêtement aux enfants ce qu’est le vrai devoir, la «vraie morale» comme disait son fils, le grand D.
Quand, timidement, je voulu objecter que pour ce qui est de la pédagogie on m’avait fait confiance et que jusqu’à nouvel ordre c’était les enfants et non les parents que je devais éduquer, il m’interrompit péremptoirement en me montrant que lui aussi savait ce qu’était l’éducation: il avait été chef scout, il avait fait passer des examens dans les casernes.
La vie, cependant, poursuivait son cours étale, ne nous réservant, à ma femme et à moi-même, que les hauts et rares sommets du Ciné-Club de Maville. Un soir, dans ce cercle choisi qui réunissait, avec l’élite de Maville, quelques collègues épris de neuf, nous vîmes Le Voleur de bicyclette; l’assistance fut enchantée des commentaires marxistes, révolutionnaires et communisants que fit un camarade catholico-progressiste. Je ne dis rien ce soir-là, persuadé qu’il suffisait qu’une vérité fût dite pour qu’elle eût son efficacité. Je me forgeai cette règle de conduite: laisser dire aux gens qui vont à la messe que le capitalisme est la source de tous nos maux. Je commençais, en effet, à croire qu’il y a, non pas des vérités tabou (pourquoi n’aimerait-on pas la vérité en province, comme ailleurs?) mais des porte-paroles tabou.
Ces plaisirs nocturnes ne manquaient pas de jeter sur ma vie professionnelle un jour sinistrement révélateur: j’étais un crypto. Pas crypto-communiste, crypto tout court. C’est du moins ce qu’on vint me signifier une nouvelle fois.
Dans une inter-classe on me fit savoir, en effet, que M. Z., père de l’élève Z., qui, avec le camarade B. faisait sa classe de «mathématiques élémentaires,» désirait me parler. Cohérent avec moi-même et résigné, je dis au concierge: oui, et lui demandai: où? Il me répondit que M. Z. m’attendait dehors, dans sa voiture. Peu fier, je ne songeait pas qu’on est mieux devant une table que dans une Vedette pour parler philosophie: après tout ce monsieur qui possédait une grosse affaire n’avait pas de temps à perdre. J’entrai donc dans la Vedette, imaginant sottement que je partais en balade. La Ford resta froide et le père parla.
- Vous devez savoir, monsieur, qu’un professeur de philosophie est un personnage important dans une petite ville de province comme la nôtre. Et l’on est pas sans beaucoup parler de lui...
- ...
- D’autant plus que notre ville est très catholique. Or, vous venez là, avec vos idées à vous, mais vous êtes le seul à penser comme vous pensez... Nous sommes un certain nombre de pères, ici, à désirer que vous ne troubliez pas la conscience de nos enfants. C’est à titre personnel que je vous parle, et non comme représentant de l’Association des parents d’élèves... dont je suis d’ailleurs le président. Rien d’officiel... une conversation... ne croyez-vous pas qu’il serait bon que vous mettiez de l’eau dans votre vin, que...
- Mais je suis là pour enseigner la philosophie, donc la sagesse, donc la vérité, or la vérité...
- Bien sûr, bien sûr... mais la question n’est pas là... D’ailleurs mon fils ne me parle plus, il néglige ses maths (or je veux qu’il fasse math’élém...), il passe son temps à lire des romans, il discutaille...
- Mettez le en philo.
- Je tiens à son avenir! J’ai déjà un cancre dan la famille..., etc.
Maville secrétait ainsi quotidiennement sa vérité ésotérique. Les pères et les mères sortaient de leur tanière. Je n’ai d’ailleurs jamais vu que les parents des cancres. Mais c’est sans doute à eux que doit s’adresser mon enseignement (aux cancres, pas aux parents). Ils ont association et statuts.
Quand le proviseur, quelque temps après, vint goûter à son tour l’enseignement obscène, irrévérencieux et anarchisant que je donnais à mes élèves, il se tint coi. Je parlai une heure et lui, héroïquement, sut rester, une heure, silencieux. Ne changeant rien à mes habitudes je pris, à l’occasion des conflits de «sentiments» des exemples politiques et sociaux individuels, etc. Convoqué aussitôt dans son bureau, j’écoutai l sentence:
- Prenez la précaution de ne pas fumer en ma présence...
Cet homme était délicieux... J’en eus une nouvelle preuve quand je trouvai dans mon casier cette note signée de lui:
«Cher collègue,
«Je vous fais savoir que la question «Dieu» ne figure pas au programme de mathématiques élémentaires. Veuillez agréer, etc.»
Je compris ma nouvelle erreur et combien de chose encore j’avais à apprendre. J’avais parlé de Dieu, de son existence, des preuves d’icelle, des critiques de Kant, de l’expérience des mystique et de la non-existence du même Dieu. Et tout cela à des gens qui n’avaient pas cette question à leur programme! J’avais cru que pour parler de la charité, ou des mathématiques chez Descartes, ou de la conscience morale, il était bon d’entendre une fois dans sa vie, des réflexions sur le Dieu en question. Débutant: j’était un débutant.
Il faut dire que mes collègues, eux-mêmes, aidaient à mon initiation. Le professeur d’histoire naturelle était un sage: il ne traitait pas à Maville la leçon sur la reproduction des plantes. Sans doute disait-il aux garçons et aux filles de sa classe: «Vous demanderez à votre mère...» Le professeur d’allemand fut mon véritable maître; Sa devise était: roue libre. Il refusait de parler de l’Allemagne contemporaine (au programme cependant) et sautait les vers goethéens de Faust, où une âme mal née pouvait voir une allusion à la sexualité; ceux qui passent le bac, disait-il, ce sont les élèves et non les professeurs.
Les choses tournaient doucement à l’aigre, tandis que, sans conscience ni mauvaises pensées, je continuait à expliquer aux élèves que le travail à la chaîne est un enfer et que la femme pouvait très bien désirer accoucher sans douleur ou même ne pas accoucher de tout.
Le proviseur me convoqua, un jour, à son bureau, il me dit:
- Ne leur apprenez pas ces choses, monsieur Pichon. Ils ont tant de travail.
J’obtempérai.
Mon essence n’en continuait pas moins à se manifester. Un soir, je me retrouvait sur une estrade, dans une grande salle, avec beaucoup de monde. Des amis du parti communiste, et du Mouvement de la Paix se trouvaient par hasard auprès de moi. On évoqua Vienne, son Congrès et son Concertkrauss. Porté par les événements et par mon essence je fis un p.q. de cinq minutes sur la responsabilité de tous et de chacun, sur l’importance des mouvements d’opinion et sur les millions de morts des camps nazis. On vit bien que j’étais existentialo-communiste puisque j’eus l’idée saugrenue de parler de six millions de juifs morts pour rien. Si ma logeuse avait été présente elle eût vu sans doute devant ses yeux hallucinés danser et sauter les bottes de ma femme quand j’évoquai le ghetto de Varsovie.
Le peuple rentra chez lui, hochant la tête, et les notables me firent donner de leurs nouvelles. Un monsieur en civil s’invita tout seul chez un père et inquisitionna la famille à mon sujet: le professeur de philosophie était-il intéressant? de quoi donc parlait-il? de Marx? souvent? combien de fois à l’heure? à la minute? à la seconde?
- Il est existentialiste, m’sieu...
- N’empêche: il parle de Marx!
Etait-il vrai qu’un jour, appelant à la désertion il avait dénigré le service militaire et s’était fait chahuter par dix-neufs futurs purs héros douloureux et scandalisés? L’élève rétablit la vérité, c’est-à-dire le rire de dix-huit potaches promis à la P.M.S. Il ajouta aussi, troublé par la visite de l’étranger, que, outre Sartre et Marx, il entendait citer Job, Kierkegaard, Kafka et le pape. Le monsieur, un représentant de commerce sans doute, s’en retourna au siège social de la maison qui l’employait.
Maville n’est pas seulement une cité terrienne. C’est aussi un centre artistique; à défaut de festival, elle a déjà ses galeries et ses concerts. C’est dire si ses soirées sont actives, et si la vie de société y développe toutes ses puissances. Voilà pourquoi les Mavillois aiment la musique: c’est comme une ouverture sur un autre monde, et l’occasion de festivités où les individus communient dans le groupe. On comprendra qu’un tel amour ne se puisse satisfaire par les seules réunions officielles du théâtre et que des esprits élevés aient conçu une nouvelle méthode d’éducation artistique. Un jour, en effet, les meilleurs élèves des classes terminales du lycée de garçon et du lycée de filles furent invités par le préfet du département à un dîner musical. On dîna d’une manière honnête, et simple et, après le dessert, on fit passer des orangeades et des boissons non-alcoolisées. Puis tournèrent les innombrables disques de qualité acquis par le préfet. Ce fut une belle réception. Certes, quelques-uns de mes élèves, intimidés par Mme la préfète, s’empiffraient au point de ne plus pouvoir répondre aux questions, se perdaient trop souvent dans les nuages de leur cigarette ou dans la méditation des grands classiques de la musique. Cependant, Mme la préfète réussit à saisir l’instant où l’élève de philo S. ne mangeait pas, ne buvait pas, ne fumait pas, n’écoutait pas, ni ne parlait à ses voisines:
- Avez-vous des professeurs intéressants au lycée?
- Mais oui, madame, ils sont tous excellents. L’un d’eux, en particulier, est un véritable champion.
- Très intéressant... et qu’enseigne-t-il donc?
- La culture physique, madame.
Il se faisait tard et les officiels s’aperçurent qu’à trop entendre la musique la jeunesse perd le sens. Ils la renvoyèrent donc à ses pères et mères et la soirée se termina plus tôt qu’on ne l’avait prévu.
A cette époque nous vîmes souvent, autour de notre domicile, des messieurs en gabardine verte qui n’étaient pas Américains et qui se promenaient dans mon quartier avec délectation. Je ne voulais pourtant pas m’abandonner à la pensée facile selon laquelle Maville s’intéressait à moi et j’étais trop «existentialiste» pour imaginer qu’un homme pût être autre chose que son apparence. Malgré le lent développement de mon initiation aux mystères de Maville, je ne voulus rien avoir à connaître de ce qui ne m’était pas évidemment destiné. Mais le monde est une ruse et je restais encore trop à la surface des choses. J’avais des progrès à faire.
M. Z. se déplaça tout spécialement un jour pour me donner une occasion de réfléchir aux correspondances. Il vint avec sa Vedette chez le patron. Après le départ de l’un, l’autre me convoqua. Cette fois-ci la mise en scène n’exigeait que deux accessoires: un journal et une colère. Le journal était communiste et venait d’arriver. Il comportait une série d’informations secondaires sur les événement politiques et militaires du monde et un article important. La colère avait pour origine cet article. Il racontait dans un style très personnel le divertissement musical qu’avait donné le préfet. Il s’interrogeait sur les rapports qui pouvaient exister entre ce préfet et mes élèves, d’une part, entre un banquet et la philosophie, d’autre part. Il se terminait enfin par une phrase ambiguë qui laissait supposer que j’en était l’auteur.
Je fus d’abord très vexé: on croyait que j’écrivais comme le rédacteur en chef du journal communiste de Maville! Je ne comprenais cependant pas bien ce qu’on me voulait et me bornai à dire tout bêtement que puisque je n’avais pas écrit ces lignes il n’y avait aucune raison pour que l’on me les attribuât. Le patron se calma, reprit ses couleurs et, pour meubler mes loisirs, me réserva une entrevue avec lui-même et la Vedette. Celui-ci, un homme du monde, fut fidèle au rendez-vous. Comme Charlot j’avais pour principe, moi aussi, d’être poli même avec les flics et les milliardaires; je craignais d’ailleurs une nouvelle colère du Patron et je ne connaissait pas encore très bien le métier; je vins donc. La Vedette, après tout, était président de l’Association des parents d’élèves. Nous étions tous dans les fauteuils du bureau et la Vedette au septième ciel. Il avait dit un jour (c’est la légende mavilloise qui le rapporte...): «Le capital, c’est moi.» D’autre part (assure la même légende), le proviseur avait réservé sa première visite à l’archevêque. La Vedette avait tout de suite flairé son homme. J’appris ce jour là de profondes vérités qui confirmaient celles que j’avais découvertes au cinéma. La Vedette m’assura de son estime et du respect que son intelligence avait pour la mienne: l’admiration que voue l’Iroquois ou l’Apache au missionnaire qui connaît bien ses textes. Mais il en vînt à l’essentiel: il me conservait son estime puisque, n’ayant pas écrit dans la presse communiste, je restais un spéculatif et ne m’engageais point. Je pouvais raconter ce que je voulais en privé ou en public: l’important était, pour le président de la section locale de l’Association des parents d’élèves, membre de multiples conseils d’administration, que je n’appartinsse pas au parti communiste ou que je ne le manifestasse point par écrit ma sympathie.
A propos de ces dix lignes dont je n’était que le quasi-auteur il y eu beaucoup d’agitation à Maville, beaucoup de rires, beaucoup de colères; mais les communistes furent les vrais philosophes. Ils ne tiquèrent pas; ils ne me parlèrent jamais de cet article et je connu qu’il était vain et indigne, en effet, de débattre d’aussi petites choses. Ils m’avaient souvent conseillé de faire une «campagne de presse» à propos de toutes les censures que j’avais à subir mais comprirent sans doute que la philosophie vit sur de plus hauts sommets: il ne fut jamais question de presse après la publication de on pseudo-article.
Nous fûmes amenés à faire la connaissance d’un médecin de Maville. Avec sa femme, il était arrivé à Paris une trentaine d’années auparavant, venant droit des rives du Danube et ils parlaient tous deux avec l’accent «qu’ils devaient avoir»: ils prononçaient les nasales (en et on) à la perfection et non comme les tribus autochtones du sud de la France (ann et onn) mais ils roulaient les r à la manière exacte des indigènes de Maville. Nous les aurions pris pour des Mavillois pur sang qui auraient profité de la culture parisienne, s’ils ne s’étaient pas appelés Rosenberg.
Ils avaient une petite maison charmante à la sortie de Maville et ils nous y racontèrent peu à peu toute leur histoire, considérant à juste titre qu’elle pourrait peut-être nous servir. Après des études à Paris, la guerre, l’emprisonnement et le retour, Rosenberg chercha à s’installer. On lui parla de Maville: ils y vinrent vers 1947 ou 1948. C’est à ce moment que les Mavillois firent l’éducation des Rosenberg et les soumirent à des épreuves initiatiques destinées, pensèrent d’abord nos amis, à leur faire planter leur tente ailleurs. Il y eut ce qu’on appelle en province une cabale: entreprise assez mystérieuse et de formes multiples qui consistait en l’occurrence à répandre le bruit que Rosenberg en véritable homme du Danube, aimait les petites filles et couchait avec elles dans les rues de Maville; ou bien, en manière de taquinerie cordiale, on allait porter à ce distingué médecin, aux fins d’analyses, des humeurs originaires du même malade mais livrées en plusieurs fois. Ces plaisanteries durèrent un an ou deux et Rosenberg réussit à s’imposer ou plutôt à comprendre que les Mavillois, gens d’esprit, avaient seulement retardé un peu l’expression de leur sympathie. Et voilà pourquoi les Rosenberg firent construire leur petite maison verte et blanche à cent mètre du cimetière de Maville.
Ces amis juifs m’ayant décillé, je compris qu’il importait avant tout, dan les rapports avec les Mavillois d’user de persuasion rationnelle, de cordialité et de douce insistance. J’avais un élève P., qui, en philo, suivait laborieusement. Tout ce qu’on lui expliquait, il le comprenait; mais il fallait expliquer longtemps. Je parlai un jour de l’origine de la notion de nombre; je citais les Kabbalistes juifs du Moyen Age au lieu de citer Pythagore comme le fait tout homme sensé quand il doit évoquer la magie des nombres. Je contai d bizarres histoires sur la valeur numérique, donc ontologique, des lettres et des mots sacrés. L ’élève P. senti fondre sur lui l’illumination de la grâce et l’évidence de la lumière naturelle. Pour bien prouver qu’il avait compris (c’est un brave garçon) il s’écria: «Pour ça, les juifs, quand il s’agit de compter, sont très forts!»
Il y eut d’abord un froid et l’aile noir de l’annonciatrice des catastrophes frôla le visage de quelques autres... Afin que l’élève n’oubliât pas ce qui allait être dit, il fut envoyé au tableau. Là, il dut écrire blanc sur noir la suite des attitudes judicieusement déduites qu’impliquait sa remarque primitive. Il eut donc l’avantage, et la classe avec lui, de connaître en une heure l’agencement et le contenu de l’antisémitisme; mais comme il était dans la merde jusqu’au cou, lui et ses parents, il croyait que tout s’enchaînait automatiquement par le seul pouvoir des mots qu’il prononçait. Et peut-être, à la rigueur n’avait-il pas tort. Nous refaisions un travail de découverte.
J’appris un peu plus tard que cet élève P. faisait des séjours répétés à l’infirmerie et présentait les symptômes évidents de la dépression nerveuse, avec idées de suicide, perte du sens des valeurs, etc. J’était en admiration. Un gosse de dix-huit ans devenait malade parce qu’on lui démontrait, la craie à la main: primo, que ses parents, s’ils étaient antisémites, étaient des salauds; secundo, que lui-même, qui prenait tout ce qu’on lui disait chez lui pour du pain bénit, était un imbécile. On voulait me persuader qu’effectivement je l’avais rendu malade, cet élève. J’était prêt à croire tout ce qu’on voulait. Mais comme personne ne connut jamais cette histoire, on attribua à mon existentialisme, à mon communisme et à Pyrrhus et Cinéas l’efficacité néfaste de mon cours. Je ne cherchais pas à comprendre... Je savais seulement qu’un autre de mes élèves, dont le frère était en prison, la mère alcoolique et qui se faisait passer pour pédéraste, commença en lisant «mes» classiques à se calmer et à trouver le commencement d’équilibre qui lui était nécessaire pour achever de très bonnes études de musique. Mais comme cet élève ressemblait toujours à une fille à cause de sa tignasse blonde et qu’il n’arrivait pas à respecter sa mère, on l’écartait de partout et l’on voyait à l’évidence que dans ma classe il achevait de se perdre définitivement.
N’étant ni psychiatre, ni psychanalyste, et voyant bien que les gens de Maville, après tout, n’étaient pas fabriqués sur le même modèle, je répétais à qui voulait m’entendre que la classe de philo était une belle occasion de remuer un peu toutes les salades qu’on portait en soi et que les élèves, avec ou sans ma classe, feraient bien, tout seuls, leur chemin et leur crise.
Si bien qu’un jour, un officiel me demanda pourquoi je ne sollicitais pas l’enseignement par correspondance. C’était une idée sensationnelle: je n’avais pas vu jusqu’à ce jour le lien secret qui m’unissait aux paralytiques et aux aphones. L’enseignement par correspondance... Je crois bien que j’en ai rêvé. Plus de Pichon dans le circuit et Pichon cependant payé par la nation reconnaissante... Il faudra que j’y songe.
J’avais dans ma classe le héros le plus connu des Malvilloises et le chef spirituel de tous les internes venant de l’Union française: Mamadou, magnifique Sénégalais aux allures nobles et flegmatiques. A cause de sa lointaine origine, il n’arrivait pas à écrire comme les autres: il ne faisait ni faute d’orthographe ni faute de syntaxe et l’on avait plaisir à le lire. Il fallait simplement calmer ses ardeurs. Au dortoir ou dans la cour il expliquait aux jeunes noirs ce qu’était pour lui la liberté; et les petits de dix et douze ans l’écoutaient avec admiration raconter la belle histoire de l’homme qui ne faisait plus attention à sa couleur de peau et qui pouvait vivre où il voulait, comme il voulait. Il laissait échapper parfois des mots comme responsabilité, assomption, esclavage, réciprocité, mais les petits ne perdaient pas le fil; ils avaient toujours confiance dans leur caïd et dans ses histoires.
Les officiels du lycée, plus perspicaces que moi, avaient tout de suite déjoué les manœuvres de Mamadou. Le proviseur, un jour, dit à un collègue que les noirs n’étaient «intéressants sous aucun rapport.» Le censeur, au cours d’une séance musicale que j’avais organisée (moi aussi) pour mes élèves, non dans mes salons mais à l’internat, m’avait fait remarquer que ces Noirs étaient des sauvages: ils ne comprendraient jamais la musique occidentale. Mamadou, après l’audition d’un disque de Bach, avait dit que ça ne l’intéressait absolument pas et qu’il préférait un bon blues. Plus généralement, Mamadou passait pour une sorte d’anarchiste ou d’agitateur. Mais ce qu’on lui reprochait par dessus tout, comme d’ailleurs aux camarades noirs de son âge, c’était la grossièreté de ses sentiments: ces jeunes gens étrangers avez souvent été reçus par les meilleures familles de Maville et ils n’en gardaient jamais, mais jamais, aucune reconnaissance. Ils s’empiffraient, emmenaient les petits gâteaux, et disaient ensuite à qui voulait les entendre qu’ils désiraient une Afrique libre.
L’année cependant s’avançait et les polémiques se calmaient. Le grand D. avait fini par rejoindre l’établissement jésuite des environs qui lui définirait enfin la «vraie morale» et j’avais la tranquillité nécessaire pour préparer dignement ces futurs citoyens au baccalauréat qui s’approchait. Cet examen devenait l’unique préoccupation. Les uns révisaient, les autres apprenaient, tous s’inquiétaient. Je vis arriver un jour le plus inquiet de tous: un autre père. C’était un gendarme. Quand je vis le képi de loin, je me dis: qu’ai-je donc encore fait? J’était prêt à tout. Le gendarme s’approcha de moi et avec l’accent du terroir:
- Monsieur le professeur Pichon? Je me présente (au garde à vous): gendarme Bouvier. Mon fils est dans votre classe et voilà: il va passer le baccalauréat... mais il voudrait ensuite, etc. Il faudrait qu’il réussisse car voilà, je vais vous dire: je suis un prolétaire, moi, et je ne peux pas entretenir mon fils jusqu’à vingt-cinq ans. Alors, monsieur, quand vous irez à... si vous pouvez faire quelque chose...
Le fils réussit, mais que pensa le père?
Les séances d’oral furent pénibles. Les parents sont insupportables aux examens. Et les bonnes sœurs qui accompagnent leurs ouailles candidates sont tellement sinistres qu’on parvient difficilement à interroger sur autre chose que la mort. J’eus même comme candidate une de ces bonnes sœurs: elle sécha lamentablement sur les preuves de l’existence de Dieu. Un autre candidat, agent de police, fit sur la violence une réponse pertinente prouvant au moins qu’il savait, lui, de quoi il parlait.
Comme, à propos de la mort de Socrate, je demandais à un autre élève un exemple contemporain de courage devant la mort, il évoqua lui-même Ethel et Julius Rosenberg. Les pères et mères qui assistèrent à la séance blêmirent et il y eut presque la bagarre à la sortie: «C’est indigne ce qu’on apprend à nos enfants; nous iront nous plaindre au rectorat...» fort de la leçon, j’achetai le programme, le posai sur ma table, et ne posai plus comme question que les libellés dudit programme: «l’idée d’objet,» «les théories de la connaissance,» «la liberté,» «la question sociale...» tous problèmes qu’un bachelier se doit de résoudre en quinze minutes.
L’année suivante se passa calmement dans la nouvelle cité où je fus nommé sur ma demande. J’y eus cependant d’indirectes nouvelles des Mavillois: un chanoine de Maville avait été dépêché par la catholicité militante pour annoncer mon arrivée avant même le mois d’octobre. d’autres personnes quoique chargées de famille, se déplacèrent pour expliquer à mon nouveau proviseur que j’était communiste et immoral. Ces messagers durent, hélas! rengainer leur compliment dans le même temps qu’ils se faisaient reconduire. J’admirai encore une fois la célérité d’esprit des Mavillois qui avaient su connaître mon nouveau poste avant que je ne le connusse moi-même... Tout cela promettait; mais je n’était pas du tout persuadé que la répétition fût une catégorie de l’existence.
Je fus amené un jour, en parlant de Spinoza et de la perfection, à demander à mes élèves comment il se pouvait que le pape (infaillible) eût à se confesser et comment il pouvait le faire malgré de violentes crises de hoquet. Les élèves ne répondirent pas directement. Mais un collègue catholique n’apprécia pas le caractère concret de ma théologie ni la platitude de ma plaisanterie: «Vous n’avez pas le droit!... Vous n’avez pas le droit d’être anticlérical...» Puis il m’expliqua que le père de l’un de mes élèves, etc. Quinze jours après, afin que je n’oublie pas que la farce est l’une des richesses fondamentales du folklore de nos provinces, on glissa dans mon casier une citation de l’Osservatore Romano expliquant: primo, qu’il n’y a pas de jésuite dans l’entourage immédiat du pape; secundo, que celui-ci reçoit son confesseur dans son appartement privé une seule fois par semaine.
Le lendemain, je demande à mes élèves d’apprendre dans le Manuel les difficultés auxquelles se heurte la société industrielle contemporaine, et leur annonçait qu’au contraire de notre projet initial nous n’étudierions pas le 3ème livre de l’Ethique, mais bien l’Introduction à la Médecine expérimentale.
Mon initiation était terminée.
Amédée PICHON.
En TRAVAUX
Dernière mise à jour le 31 décembre 2001.