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Ecrits autobiographiques 
ANTISEMITISME à la Santé
(Les Temps Modernes, décembre 1947)

[Ce texte pourrait s'appeler "Les figures de l'antisémitisme", tant il décrit cet universel déplorable de la société française, encore en 2001.]

 

Au début de l'année furent arrêtés des étudiants juifs appartenant à une organisation clandestine. Leur chef d'inculpation semblait devoir être politique, mais ils furent considérés comme détenus de droit commun et traités comme tels.

L'un deux rapporte les faits dont il fut le témoin pendant trois mois; il s'est efforcé ici de ne pas décrire ses impressions de prisonnier et de n'exprimer aucun jugement sur le régime pénitentiaire français.

«Le premier signe d'une connaissance naissante, c'est le désir de mourir. Cette vie semble insupportable, une autre inaccessible. On n'a plus honte de vouloir mourir; on demande à être transféré de la cellule que l'on déteste dans une nouvelle cellule que l'on apprendra à détester.»

Franz KAFKA
(Journal intime.)

Nous fûmes arrêtés dans un petit hôtel du Quartier Latin après un coup de téléphone de l'hôtelier; nous étions deux jeunes gens de 20 et 21 ans, et trois autres de 16 à 17 ans. Ceux-ci devaient être relâchés le lendemain.

Le soir de notre arrestation, les agents qui entraient dans le poste nous prenaient pour de jeunes "ganguestères" ou des étudiants turbulents. Mais l'on connut très vite notre activité politique et l'on commença à nous dévisager avec curiosité. Visiblement, personne ne connaissait rien à l'affaire palestinienne, et tous nous regardèrent comme des fanatiques, ou des gens qui veulent se distraire. Nous gardions pour la plus part le sourire, nous restions fiers, certains en tout cas de notre droit; cette attitude nous évita peut-être l'hostilité du poste, ou intrigue davantage. Nous commençâmes bientôt à parler. Les agents, et en particulier les brigadiers, ne comprenaient pas notre bonne conscience. Nous essayâmes d'expliquer qu'il fallait provisoirement transgresser certaines lois pour établir des lois justes là où il n'en existait pas, mais l'on nous répondait en invoquant le "problème juif." D'un ton grave, discrètement indigné, un brigadier, debout devant moi, nous montrait que "les Juifs se soutiennent entre eux," qu'ils exploitent les pays où ils s'installent, qu'ils prennent toujours et partout les "premières places," bref, qu'ils sont des voleurs et des parasites. Autour de lui, des agents rassemblés écoutaient. On remarqua aussi que les Juifs "ne travaillent jamais de leurs mains." Il y avait là un Arabe, marchand des quatre-saisons, qui devait passer la journée et la nuit au poste. Parfois il donnait passionnément son avis, citant des faits: en Algérie la population est exploitée par quelques Juifs qui détiennent pratiquement tout le commerce; et puis les Juifs ne sont pas serviables; il n'y a rien à attendre d'eux. Minuscule, indigné, il gesticulait au milieu des agents, qui lui avaient exposé auparavant les raisons pour lesquelles la France restait en Afrique du Nord. Un de mes amis répondait avec enthousiasme, et parlait du "nouveau juif," de l'avenir, et de "l'idéal." Peu à peu les agents et le brigadier s'éloignaient de notre banc, en silence. Le brigadier eut le temps de reconnaître qu'il avait de bons amis juifs, mais "qu'ils n'étaient pas comme les autres."

Toute le journée se passa en allées et venues entre le poste et le commissariat, situé dans une autre rue. Le commissaire et les inspecteurs étaient affables, confus, et désiraient se décharger de notre affaire au plus tôt, regrettant que personne, à la P.J. ou ailleurs, ne voulût prendre de responsabilité. On regrettait de devoir s'immiscer dans nos affaires, on ne portait rigoureusement aucun jugement, mais l'on était bien obligé de constater le délit de droit commun et d'agir en conséquence. On respectait notre "intelligence", nos opinions, on ne pouvait pas se prononcer sur nos buts. On nous interrogeait avec politesse et l'on espérait que le soir même tout serait fini: nous serions transférés au Dépôt, et c'est le substitut qui aurait décidé de notre sort.

A 23 heures, nous fûmes effectivement transférés au Dépôt. Dans la voiture cellulaire, mêlés aux "turfs" et aux "truands," nous ne fûmes pas remarqués, ni d'ailleurs pendant la fouille au Dépôt. On nous traitait exactement comme des détenus de droit commun., c'est-à-dire avec indifférence et mécanisme. Nous passâmes une nuit et un jour dans une cellule "de passage." On contait son histoire, on se renseignait surtout sur les processus administratifs, et l'avenir probable de chacun. Nous ne fûmes pas remarqués. Le matin, vers onze heures, nous montâmes dans "la tour pointue" (décor médiéval) aux services d'anthropométrie. Fiches, photos, mensurations, signalement; employés blasés, détenus à l'aspect officiel de bandits: barbe de trois jours, vêtements fripés, absence de cravate. Quelques-uns, en particulier deux frères juifs qui nous parlèrent yiddish, avaient l'allure d'authentiques voyous. Entre eux ils parlaient français avec l'accent des mauvais garçons de Pigalle. Ils nous écoutèrent avec lassitude, et s'éloignèrent vite de nous. Au service des empreintes digitales, l'employé était juif. Il fut étonné quand il vit que sur ma fiche, à l'indication "race" j'avais écrit "juive." Il me parla à mi-voix, en surveillant les alentours. La race, c'était pour les noirs ou les jaunes, pas pour les Juifs; lui, il était français, moi aussi. il était là depuis longtemps, et ce qu'il me disait n'était pas une déclaration de principe, mais comme une attitude qu'il me dictait; un conseil. Il insista en particulier sur l'intérêt que j'avais à me taire; "A la Santé, méfie-toi de tout le monde." Discrètement, il me donna de l'essence pour nettoyer mes doigts tachés d'encre.

Le soir, le substitut nous fit décliner notre identité. Il dit que les faits étaient là; et que, sans préjuger de la valeur politique de notre action, il était obligé de nous remettre entre les mains d'un juge d'instruction qui déciderait de notre sort. En attendant, nous serions incarcérés à la Santé.

 

Vers 21 heures, en voiture cellulaire, nous étions transférés à la prison. ce fut après les formalités de greffe que je quittai mon ami, dirigé sur la division des mineurs. Avant notre libération, je ne devais le revoir qu'une seule fois, chez le juge d'instruction. J'étais donc seul, et j'attachai quelque importance aux nouveaux camarades. Pourtant je me souvenait des conseils du Juif du dépôt. Au moment d'être enfermé pour une nuit dans une petite cellule provisoire, je m'efforçai de répondre avec prudence à la question classique: "pourquoi que tu tome?" ne pouvant, à cause de mon allure, répondre: "pour maq," ou "pour casse," je restait évasif, précisant seulement "qu'on avait saisi des tracts."

On fut intéressé, et tout naturellement, un grand individu de 25 ans me suggéra: "des tracts? le grand Charles?" Comme je ne réalisais pas, et que je prenais un air interrogatif: "oui... Maurras..." je répondis vaguement que ce n'était pas tout à fait cela et que d'ailleurs, cela n'avait aucune importance. l'individu qui m'avait interrogé "tombait" pour vol. Je fut bientôt accaparé par un souteneur, indifférent à la politique, et, qui, en apprenant que j'était "blanc," m'assura d'un air amical que je m'en tirerais avec trois mois et sursis.

Il y avait dans cette cellule de passage un homme de 55 à 60 ans, grand et sec. C'était un récidiviste. Il avait assisté à la conversation précédente que j'avais eue dans les couloirs de la prison. Il ne m'adressa pas la parole, mais parla clairement de moi à d'autres individus. Il me signalait comme un "politique," à mi-voix, et semblait très désireux de savoir si j'étais de droite ou de gauche... "Il faudrait savoir quel parti... les communistes veulent nous foutre sur la gueule." Il s'installa confortablement sur le banc à côté de moi, et, par solidarité de prisonnier, me demanda si j'avais assez de place. Mais c'est en s'adressant aux autres qu'il se mêla à la conversation générale. Je ne dis à peu près rien ce soir-là.

 

 

La matinée du lendemain se passa en formalités: douches, fouilles, etc. Puis l'on nous dirigea sur nos cellules définitives. Il y avait un énorme contraste entre la saleté, l'exiguïté, le délabrement, la puanteur des lieux que j'avais déjà vus et l'état de propreté de ma cellule; quand j'entrai dans celle-ci, et après que la porte se fut refermée sur moi, je fus saisi par la blancheur des peaux, les joues rasées, les chemises claires, par l'ordre. les choses et les gens étaient "installés." Je ne veux pas décrire mes impressions, mais ceci est nécessaire pour comprendre mon attitude ultérieure, tout inspirée par une brusque confiance. On avait le sentiment d'être "comme chez soi" et de pouvoir, en somme, "vivre" là plus ou moins bien.

Les détenus étaient jeunes pour la plus part; de 24 à 30 ans; un seul avait atteint la cinquantaine. En entrant, je m'assis sur le lit unique entouré par les six détenus. Il se passa ce qui se passe dans toutes les cellules: un nouveau entre, il change l'atmosphère, il s'introduit dans un tissu d'habitudes, et risque de bouleverser les rapports des gens et leur mode de vie; aussi est-il un événement, et la curiosité qu'il fait naître n'est pas désintéressée. On "s'intéresse" à lui comme à quelqu'un avec qui l'on doit vivre jour et nuit pour un temps indéterminé. On s'efforce de part et d'autre de "tâter le terrain," derrière une attitude d'entr'aide à la fois sincère et factice. Ils me donnèrent sans hésiter savons, serviettes, vivres, et même, avec précaution, de quoi me raser. Ils affichèrent une confiance spontanée, en me dévoilant l'existence des lames de rasoir. Tout cela me fit oublier le Juif du dépôt. Je contai vaguement m:on histoire, écoutant attentivement celle des autres.

Quand ils apprirent que j'était juif, ils parlèrent essentiellement du problème juif en France, dévoilant peu à peu, avec un sourire à la fois satisfait et gêné, les raisons de leur détention. L'un d'entre eux s'était visiblement imposé. Il usait assez peu de l'argot et parlait le français à peu près sans accent, il dirigeait la conversation, assis près de moi sur le lit. En abordant le problème juif, il s'efforçait de le faire en intellectuel, et d'un point de vue objectif. Il voulait à la fois montrer ce qu'il pensait des Juifs, et faire preuve des qualités nécessaires pour diriger n'importe quelle conversation en s'imposant, il essayait visiblement de me convaincre. J'avais dû lui parler de mes diplômes [Des amis, ni juifs, ni antisémites, nous ont reproché d'avoir fait preuve d'orgueil dans la première et deuxième cellules, et de lâcheté dans la troisième. Peut-être est-ce exact. mais à qui la faute? Quoi qu'il fasse, un Juif sera toujours, devant les autres, un lâche ou un orgueilleux. On nous a retiré la possibilité d'être purs.], et il m'affirma plusieurs fois "qu'un apache pouvait fort bien avoir des "lettres," et ne pas se promener en casquette et en foulard." Il me montra que les Juifs se soutenaient entre eux, qu'ils ne travaillaient pas de leurs mains, et qu'ils exploitaient les pays où ils s'incrustaient. "Que la Palestine soit aux Juifs, d'accord. Mais alors, plus un Youpin en France." Ce détenu était un cambrioleur professionnel, qui opérait à main armée.

- "Tu sais, je les porte pas dans mon cœur, mais je suis pas le seul... Jean (il me montra un grand type de 24 à 25 ans, beau et blond) est là à cause des Juifs...

- "A cause des Juifs?

- "Oui, j'ai chipé des meubles d'un Juif... il avait foutu le camp pendant la guerre, j'avais besoin d'argent... maintenant il est en Amérique, et il m'a envoyé une youpine pour m'intenter un procès."

L'heure du déjeuner était arrivée, ils mettaient leurs vivres en commun et partageaient. Ils me distribuèrent une part égale à celle des autres, en me précisant qu'en prison, il n'y avait ni Juif, ni aryen.

- "Tu ne connais pas Hans?

- "Hans?"

Un individu massif et gras me regardait en souriant. C'était un prisonnier allemand qui s'était évadé d'un camp et qu'on avait rattrapé. Tous ces camarades de cellule s'indignaient qu'on traitât de la sorte un prisonnier de guerre. On m'apprit en passant que lui non plus n'aimait pas les Juifs. L'heure de la sieste était arrivée. L'homme de 50 ans qui était là pour trafic de sucre s'arrangea pour être près de moi. A l'issu des autres, il me passa un morceau de papier sur lequel il avait écrit: "T'en fais pas, sois prudent."

Dans la fin de la journée, je fis la connaissance de l'Arabe. Il s'appelait Marcel, il était d'Alger, mais parlait français sans accent, il était inculpé de vol. Il voulait être cordial, comme les autres, et me parla clairement: en Afrique du Nord, il suffirait d'armer les Arabes pour qu'ils fassent "leur affaire" à tous les Juifs de là-bas; pour Marcel, une entente entre Juifs et Arabes était impossible: "Je ne peux pas les piffer."

 

La fin de la journée et la nuit se passèrent sans événements. Le lendemain, j'appris que le "braqueur" était autonomiste breton et qu'il souhaitait vivement que de Gaulle s'empare du pouvoir. Ce n'était d'ailleurs qu'une question de semaines, de jours peut-être, et toute la prison, dans les couloirs et à travers les fenêtres, ne parlait que de la guerre civile et du coup d'Etat. Les esprits étaient visiblement excités. Connaissant les hommes de main de Général, Bob (l'autonomiste breton) pouvait m'affirmer qu'il serait prudent de ma part de quitter la France au plus tôt. "Les Yids et les communards, tu sais..."

Le soir, dans l'ombre, la conversation roula sur la guerre civile, la prochaine guerre, le danger juif et communiste. Le trafiquant ne parlait as, mais tous les autres dénonçaient le danger judéo-bolchévik, suggérant des méthodes radicales pour le combattre. La conversation s'éternisait. Le braqueur faisait des déclarations de principe et se vantait à la prochaine guerre de pouvoir, non seulement retirer son épingle du jeu, mais aussi se "sucrer convenablement." Il était peut-être 1 heure ou 1h.30 du matin. J'étais excédé à la fois par ce qu'on disait, et par le bruit qu'on faisait. Je demandai plusieurs fois qu'on baisse un peu la voix, mais jamais je ne me mêlai à la conversation. Ils ne répondaient pas, mais faisaient seulement un peu plus de bruit; à la fin pourtant, Jean (celui qui avait volé les meubles) s'adressa violemment à moi:

- "Merde!"

Par le ton il me conseilla de ne pas trop faire remarquer mon existence. La conversation redoubla d'intensité. Je m'entêtai, et protestai encore une fois très fort, leur faisant remarquer que les raisons de leur attitude étaient trop claires. A ce moment le gardien de ronde alluma de l'extérieur, et regarda par l'œilleton percé dans la porte. Il se fit un grand silence puis le gardien éteignit, et le bruit de ses pas décrut dans le couloir.

Je sentis brusquement que j'allais passer pour un mouchard ou que peut-être j'avais volontairement élevé la voix plus que de raison. Ils continuèrent à discuter jusqu'au matin sans aucune pause.

Après le "café," on commença à ranger les couvertures et les paillasses. Je ne prononçait pas un mot, et eux ne m'adressèrent pas la parole. Je m'installai à la table pour faire mon courrier.

A ce moment, Bob prit Hans dans un coin, chuchota quelque chose, puis se tournant de trois quart entre lui et moi.

- "Hans, tu voulais le pendre, je crois?"

L'allemand s'approcha de moi, me dit de me défendre, et m'assomma de deux ou trois coups de poing. Nos différences de poids, de corpulence et de force ne me permirent pas de réagir. La chose fut assez brève, mais j'eus le temps d'entendre l'Allemand: "Sale Juif, sale Juif." Comme à un moment je heurtais Jean, il me dit de ne pas le toucher. Le trafiquant de sucre pensa tout haut que cela suffisait, mais l'Arabe lui répondit qu'il n'y avait pas à avoir de bons sentiments pour des mecs comme ça.

C'est Bob qui donna l'ordre à Hans de s'arrêter. Je repris connaissance quelques minutes après, assis sur une paillasse.

On parlait de moi à la troisième personne, et l'on feignait de m'ignorer. Bob, grimpé sur la fenêtre, racontait l'histoire à la cellule voisine. Maintenant il employait l'argot, et avait retrouvé l'accent du "milieu."

- "Un mec qu'on a nourri, à qui on a tout prêté, pour qui on a tout fait. On a bien essayé de s'entendre avec lui, mais avec ces gens-là, il n'y a rien à faire. Un youpin reste un youpin. Faut qu'y nous emmerdent jusque chez nous, et y pensent encore à nous foutre sur la gueule. On l'a pas laissé dormir de la nuit, t'as dû entendre, y voulait même moucharder; alors on s'en est occupé ce matin. Maintenant y reste dans son coin.

A compter de ce jour, je ne disposai plus que de ma couverture étendue sur le sol, "dans un coin," et de ma gamelle, "la gamelle du Juif." Le trafiquant de sucre parfois me marquait sa sympathie par ses regards. Le lendemain, Bob me prévint qu'on allait me donner de quoi écrire pour demander de changer de cellule. Pendant quelques jours, je vécus parmi eux sans parler et sans qu'on me parlât; nous nous quittions tous les deux jours, dix minutes le matin, pour aller à la "promenade" (dans une grande cellule à ciel ouvert, dans la cour). Je me mêlai alors aux gens des autres cellules, mais je ne parlai pas.

Un jour pourtant, Bob me fit signe et me fit lire une page d'un livre qu'il tenait entre les mains; le passage concernait la "noblesse" morale et les distinctions de rang; Bob faisait allusion à une discussion que nous avions eue le second jour, et où, à propos de de Gaulle, il avait eu à défendre contre moi l'aristocratie.

- "Tu vois, c'est ce que je disais l'autre jour..."

Tout le mépris qu'il affichait à mon égard ne l'empêchait pas de vouloir me prouver, à l'occasion, qu'il était capable de critiquer et de discuter une idée, d'apprécier un livre, d'adopter un point de vue, il tenait visiblement à ce que je le remarque. Plusieurs fois, je le vis arpenter la cellule, silencieux, l'air absorbé, répondant à ceux qui l'interpellaient:

- "Laissez-moi, je n'ai pas envie de parler, on a parfois besoin de réfléchir, de méditer."

 

 

Un matin, on me prévint qu'on allait me changer de cellule. Bob me dit qu'il pouvait atteindre toutes les cellules qu'il voulait et qu'il valait mieux que je me taise en ce qui concerne les journaux, lames de rasoir, etc.

En entrant dans la seconde cellule, après que la porte se fut refermée sur moi, je tentai d'éluder les questions. Mais j'avais un mandat de dépôt où était notifié la nature de mon délit et mon changement de cellule. Je n'avais pas à leur montrer sur-le-champ, mais il se pouvait qu'un jour, ils le vissent par hasard. Et puis, je devais afficher mon nom sur la porte de la cellule pour les parloirs, lettres, colis, etc. Je leur expliquais donc peu à peu que j'était juif, que les autres, antisémites m'avaient pris ou fait passer pour un mouchard et frappé.

L'un deux, Paul, sourit, d'un air à la fois gêné et sûr de soi. Il était coupable d'attaque à main armée; j'appris vite, à propos de l'absolution de ses péchés, que Dieu ne manquerait pas de lui accorder, qu'il était catholique; il lisait à ce moment Le juif errant est arrivé, à titre documentaire, disait-il. Quand il apprit que j'étais étudiant; il insista sur le fait qu'il avait presque atteint le baccalauréat, mais que les circonstances l'en avait détourné. René (souteneur, cambrioleur, faux policier, barman à Belleville) disait qu'il "s'en fautait," il n'y avait ni Juifs, ni Aryens, mais seulement la "mentalité" qui comptait. Le braqueur, Paul, renchérit.

- "Tiens, moi, par exemple, je les aime pas, les Juifs. Mais je trouve dégueulasse de taper sur un type sans défense et surtout de faire faire le boulot par un Boche."

Les autres restaient plus ou moins silencieux, écoutant avec curiosité ce que je pouvais lui dire sur les causes de mon arrestation. rené me demanda quel intérêt j'avais à agir comme je le faisais.

D'autres fois il me contait comment il avait cambriolé un grand tailleur juif, non pas parce qu'il était juif, mais parce "qu'ils en ont toujours plus que les autres." En même temps un jeune voleur de voiture insistait sur les preuves d'habileté qu'il avait données pendant l'occupation: il s'adressait aux Juifs qui voulaient passer la ligne de démarcation, leur promettait de les prendre en auto, à Tours, et de les accompagner jusque- là en train; il percevait au départ la moitié de la somme, et disparaissait dans le train.

Un matin, au retour de la "promenade," rené nous apprit que les gens de mon ancienne cellule lui avaient parlé de moi. Il prit une attitude protectrice.

- "Je leur ai demandé ce que t'avait fait, ils n'on rien pu dire, alors ça va comme ça, hein, je les ai envoyé promener... T'aurais pas pu cacher que t'es juif, tu vois..."

A cette époque, à peu près, les conversations politiques commencèrent à se multiplier malgré moi, et, maladroitement, je disais à peu près ce que je pensais. Tous étaient gaullistes, sauf un receleur, espèce de neurasthénique qui avait passé huit années dans un asile et ne parlait que de vie ratée et de suicide. Ils étaient tous anti-communistes, et détaillaient avec passion et plaisir les méthodes qui pourraient seules mettre de l'ordre en Palestine, ou, plus tard, dans une France gaulliste. Paul, l'agresseur, qui ne me considérait pas "comme les autres," disait:

- "Les Juifs et les communards, on les passera tous à la casserole; tu feras bien de faire ta valise si de Gaulle prend le pouvoir.

C'était également l'avis de Jacques; il s'était engagé dans l'Afrika Korps, et avait rejoint Giraud, puis de Gaulle. Il avait combattu jusqu'à la campagne d'Alsace et fait partie des troupes d'occupation. Démobilisé, et ne voulant pas aller chez Renault comme un "pue-la-sueur," il s'était spécialisé sans le cambriolage des magasins. Il était "patriote," comme disait René, et s'entendait très bien avec Paul. Le souteneur lui reprochait son attachement à la France et à de Gaulle: un "truand" devait rester au ban de toute société, y compris la France. "Les gens du milieu, c'est comme les Juifs, disait-il : on est hors la loi et on se serre les coudes."

Je passais mes journées à lire et à travailler, assis sur une paillasse, à la table unique. J'étudiais Hegel et je faisais une nouvelle où je tentais de décrire mes rapports avec les gens de la première cellule. Les autres me demandaient sans cesse ce que j'écrivais et de quoi "parlait" Hegel. Je refusais naturellement d'expliquer cette nouvelle et, à propos de l'auteur allemand, je précisais ce que pouvait être la philosophie. Ils m'écoutaient, m'obligeaient à parler, puis concluaient:

- "Tout ça, c'est de la connerie."

René, Paul précisaient que seules les circon,stances les avaient détournés des études. Ils me dénigraient (comme Juif ou comme étudiant?), mais voulaient se justifier.

Un jour, la cellule voisine nous prêta les œuvres de Racine. Le livre traîna sans que personne y touchât, puis je commençai à relire Phèdre et à noter quelques vers. Le voleur de voiture (28 ans, allure d'adolescent, esprit éveillé) me demanda de lui "expliquer" Racine, en me rappelant qu'ils étaient tous parfaitement capables de comprendre. Ne sachant pas s'il était sincère ou s'il voulait me rendre ridicule, j'hésitai, et, finalement, ne dis rien.

- "T'est un étudiant bidon; si tu peux pas parler de Racine, t'es bon à rien, t'est pas plus étudiant que moi."

Le lendemain, le livre disparaissait.

Quelque temps après le souteneur me demanda de lui parler de l'amour. Il ne souriait pas et semblait intéressé. Nous bavardâmes peut-être une heure, puis:

- "Tiens, tu me fatigue... l'amour c'est de baiser, puis de passer ramasser le compteur. Pas besoin de faire de philosophie pour trouver ça.

- "C'est un point de vue...

- "Mais non mon vieux! Tu te crois toujours plus fort que les autres et tu t'imagine qu'y a des choses réservées qu'à toi."

 

Peu à peu la situation devint plus claire.

Il me prenait parfois des lettres qu'il me faisait passer par son avocat; il commença à me faire comprendre qu'il ne fallait pas abuser, que l'avocat courait des risques, et que, d'ailleurs, il ne pouvait se mettre à la disposition de tout le monde. Je tâchai donc, étant donné les limites qu'on nous imposait, d'écrire au nom du neurasthénique, qui n'utilisait pas son tour; on me laissa faire. Au moment de déposer la lettre sur le guichet, Jacques me dit: "J'ai besoin d'écrire aussi, c'est urgent, ma lettre est faite."

Il avait la force pour lui, je retirai ma lettre. Trois jours après, je tentai encore d'écrire suivant le même système, Jacques laissa faire, puis me dit:

- "J'ai besoin d'écrire, c'est urgent."

Le matin j'avais aperçu qu'il glissait une lettre à René qui attendait son avocat. de plus il avait déjà écrit la veille à son nom; je le lui fis remarquer. Il répondit qu'il n'avait pas à discuter avec moi.

ce soir- là, la conversation roula sur les "bons caves," ceux qui travaillent, "qui viennent faire la loi en prison," et ceux qui sont les intrus "au chtar où on est chez nous." L'allusion avait été lancée par René. Les autres acquiesçaient chaleureusement. puis, ayant voulu se servir du robinet qu'il trouva coincé, René s'écria:

- "Ca m'aurait étonné..."

Il avait remarqué que je m'en étais servi le dernier.

Avant que nous nous soyons endormis, il  fit encore d'autres réflexions aux intentions claires. Il y avait quelques jours, il m'avait fait remarquer que mes paroles méritaient souvent des coups. Je provoquai l'explication qu'il attendait, brève et violente (ni ce soir-là, ni les jours suivants, on ne me frappa). Je pensais m'adresser uniquement à René.

Le lendemain matin, personne ne m'adressa la parole. Pendant la journée, nous n'échangeâmes que quelques paroles concernant les détails matériels collectifs (nettoyage de cellule, etc.); enfin, un jour que le silence avait été plus lourd, et que je n'avais pas reçu les lettres que j'attendais, je refusai la part qui me revenait du colis de René. Il fit comprendre aux autres qu'ils avaient à choisir entre lui et moi: tous, dès lors, respectèrent strictement leur consigne, et je fus mis à l'index absolument.

Le lendemain, dans les couloirs, l'un des détenus de ma cellule (un marin condamné pour vol) s'approcha de moi, me prit par l'épaule et chuchota rapidement avant de disparaître:

- "Ils ont une mentalité pourrie; ils te mettent en quarantaine. j'te rendrai les petits services que je pourrai: allumettes, timbres... Tâche d'écraser, dis rien, et sois patient. Te formalise pas si je te parle pas.

- "T'est chic. Si tu peux, fais attention à mes papiers quand j'suis pas là."

Je commençais à vivre sans parler et sans avoir rien de commun avec les autres. Nous étions seulement présents les uns aux autres dans la même cellule. Je continuai d'étudier Hegel, et j'achevai ma nouvelle (mauvaise d'ailleurs, mais représentant pour moi la seule manière possible de récupérer le temps). En tout cas, le fait que je travaille pendant tout le jour était l'affirmation que je pouvais me passer des autres, et que j'aurais pu continuer cette vie indéfiniment. Alors des choses nouvelles se passèrent.

Paul, l'agresseur, se mit à lire ostensiblement Racine, le livre qui avait disparu pendant que je le lisais. Jacques se mit à décorer des femmes pour décorer la cellule, chose qui ne lui était jamais arrivée. Un autre se mit à faire des vers sur des airs connus. "Joe," le neurasthénique, se rappela des vers lyriques qu'il avait composés à l'asile. Mais le silence entre eux et moi n fut pas rompu. Les autres feignaient de m'ignorer et de vivre sans tenir compte de mon existence ou de mes activités. Je prenais mon tour de service comme les autres pour nettoyer la cellule et ranger couvertures et paillasses. René racontait très souvent l'histoire de cet Arabe qui, nouveau dans la cellule, s'était vu obligé à coucher à même le sol près des waters, et de nettoyer la cellule chaque jour; parfois c'était l'histoire d'un tuberculeux à qui l'on avait refusé paillasse et couverture supplémentaires. J'était obligé de me sentir privilégié, puisqu'en somme je couchais sur une paillasse, près de Joe et que je pouvais jouir des clous qui servaient de porte-manteaux. (Ces détails matériels avaient leur importance, puisqu'ils marquaient la nature des rapports entre les détenus).

Un matin, revenant du parloir des avocats, je trouvait tout changé. mes livres, mes papiers, mon linge, mes vêtements, gisaient entassés sur le sol dans un coin de la cellule. Les détenus ne parlaient même plus entre eux, et semblaient attendre quelque chose, sans toutefois me regarder ouvertement. mes affaires, expulsées des planches et des clous, prouvaient soudain, et sans cause apparente, qu'on était arrivé à une situation limite. je perdis un peu contenance et ne réussis pas à conserver le silence; je demandai s'il s'était passé quelque chose de neuf.

- "Non, on continue."

Je commençais à mettre de l'ordre dans mes papiers: mes notes sur Hegel et le manuscrit de ma nouvelle avaient disparu.

- "Vous n'avaient pas rencontrés des feuilles volantes? Elles ont pu se perdre...

- "Des sortes de brouillon?

- "Oui.

- "On s'en est servi pour brûler les punaises... On a commencé à lire, on a pas tout lu d'ailleurs. Tout ce que tu raconte de l'autre cellule, ça nous concerne aussi.

- "Mais...

- "J'veux pas discuter avec toi. Tu vas demander à changer de cellule, c'est un conseil que j'te donne. En attendant, tu vas rester dans ton coin et tu vas faire gaffe à ce que tu écris."

(Je dois préciser qu'il ne figurait dans ma nouvelle que des Juifs et des antisémites.)

Ce n'était pas René qui parlait; lui prenait un air indifférent et semblait vouloir se retirer du jeu; Paul, l'agresseur, ne disait rien, mais "surveillait." C'est Jacques qui avait pris la parole; le neurasthénique était le même, absent, couché sur une paillasse, naturellement silencieux. Le marin ne me quittait pas des yeux, et son teint était légèrement plus rouge et plus sombre que l'habitude. Il ne disait rien non plus.

Le lendemain, à la promenade, Joe "le fou" s'approcha de moi:

- "Avant que tu arrive, c'était moi. J'était le "dingo." Ils ne me lâchaient pas de la journée, j'était leur jouet. Quand tu seras parti, ça sera un autre. T'en fais pas, va..."

Quelques journées passèrent. Je ne pouvait plus disposer de la table, aussi avais-je installé une couverture à même le sol, dans le renfoncement de la porte; ce mur était opposé aux deux petites lucarnes élevées, et donc le plus clair; pourtant seul l'emplacement de la porte restait libre, le reste était occupé par leurs vêtements. Quand ils avaient à sortir pour leurs colis ou leur avocat, certains d'entre eux piétinaient ma couverture comme un paillasson, les autres l'enjambaient. La chose me servait de "test": Joe et "la Marine" enjambaient, René aussi; les autres piétinaient. On ne parlait pas de moi. Mais on se mit très souvent à parler des Yids et des Youpins, Paul me dit un jour:

- "Ca commence à devenir long, ton histoire. Si les bricards veulent pas te changer de cellule, adresse-toi au directeur. C'est un conseil que je te donne, y pourrait t'arriver malheur.

Et pourtant il ne s'était rien passé. Mais j'était présent.

 

 

Je fis activer les choses par mon avocat, et l'on me transféra dans une autre cellule.

La première fois, je n'avais été changé ni de bâtiment, ni de division; cette fois-ci, le sous-directeur avait bien voulu s'occuper personnellement de mon transfert, et m'avais fait mettre dans une autre division, située dans un autre corps de bâtiment. Je me crus très loin et décidai de me camoufler.

J'avais d'abord tenté de me faire passer pour un simple trafiquant d'armes, m'appuyant sur le fait que j'étais dans les "droits communs" et non dans les "politiques." "J'avais besoin d'argent pour achever mes études..." Il y avait là un Russe morphinomane, ancien officier du tsar; un employé des P.T.T., escroc, ancien marin, capitaine dans la Résistance (il ne devait nous révéler ce fait que très tard, lorsque nous ne fûmes plus que trois dans la cellule); un souteneur, un jeune homme de 22 ans, qui attaquait de vielles femmes dans leur villa; il avait déserté, mais avait fait auparavant de la résistance dans le Vercors. Enfin, un ébéniste qui prit 18 mois de prison pour un avortement unique.

Le russe Vladimir, l'employé Henri, le souteneur "Milo," s'aperçurent très vite que je n'étais pas ce que je prétendais être. Pendant quelques temps, notre vie se passa très normalement, eux s'efforçant seulement d'en savoir chaque jour d'avantage. Il y avait mon nom, il y avait mon changement de cellule, qu'ils finirent par apprendre. J'affirmais que j'étais espagnol, d'origine arabe, d'où la consonance orientale de mon nom.

- "Tu dois être Yid, toi, me disait le souteneur, Milo."

En général, le Russe abonda très vite dans son sens. Quand je recevais du courrier, Vladimir me demandait si "elle" s'appelait Esther ou Rachel. Je ne démordais pas de mes origines hispano-arabes, laissant libre cours à l'imagination d'Henri (le résistant) qui me prit pour un militant espagnol, (franquiste ou républicain? il ne l'a jamais précisé), et tâchait d'engager des conversations politiques.

Quand à mes changements de cellules, je laissais croire qu'ils étaient dus aux tentatives de quelques pédérastes. J'avais profité pour cela des histoires de "pédales" que débitaient Henri (ancien marin) et le souteneur. Emile, l'ébéniste, prenait ma défense et détaillait les réactions qu'il aurais dans les mêmes circonstances. Milo commençait déjà à plaisanter mes yeux de femme, ma taille fluette, me disant très souvent:

- "T'es giron, tu sais."

Enjoué, il m'observait sur toutes les faces, me faisant des propositions d'un air de ne pas y croire. Et puis un jour que je prenais ma douche:

- "Quand je te disais qu't'es yid... Faut pas avoir peur, tu sais... Henri appuya:

- "On n'est plus du temps des Boches, y'a plus d'antisémites, pourquoi que tu te cache? D'ailleurs, si jamais on te veut du mal, je suis là..."

 

Un jour ce même Henri, avec qui je sympathisais le plus aisément, fit un rapprochement entre l'arrestation de quelques étudiants du quartier Latin, ma présence ici, ma circoncision. Il cherchait à reconstruire, affirmant que si j'était celui qu'il pensait, il était heureux de me connaître, que j'avais raison d'agir ainsi, etc... (Je ne savais pas encore qu'il avait fait de la résistance.)

A cette même époque, le Russe et le déserteur (un Alsacien) cherchèrent visiblement à rabaisser les étudiants en général, ou au contraire à marquer la différence qu'il y avait entre un étudiant authentique et moi. Vladimir engageait des conversations savantes, s'étonnant toujours très bruyamment et très courtoisement de mes lacunes. Si je ne connaissais pas, par exemple, la date où fut construite la prison de la Santé, il me disait:

- "Comment, vous, Monsieur Jacques, pour un licencié, ce n'est pas bien brillant... Vous me faisiez cependant une autre impression.

- "C'est du bidon, leurs connaissances, disait Marcel, l'Alsacien... Moi, j'étais avec les étudiants dans le Vercors, ils ont des tas d'idées stratégiques, ils font des tas de propositions, mais pour ce qui est de les réaliser, faut voir ça... Zéro... Tout c'qu'est pratique, c'est trop fort pour vous, c'qu'y a, c'est qu'avec eux, on s'amarrait bien; mais, sorti d'là!... remarque, y s'dégonflent pas, faut reconnaître, mais fallait les entraîner."

D'autres fois, le Russe orientait la conversation sur la situation en Palestine, et m'interrogeait:

- "Vous devez savoir beaucoup de choses sur ce problème, monsieur Jacques, un licencié..."

J'avais décidé de ne pas comprendre les allusions, mais j'étais obligé de dire quelques mots du problème, pour n'avoir pas l'air de fuir. Alors Henri remarquait qu'en parlant des Juifs, je laissais échapper des "nous", au lieu de dire "ils". Mes négations étaient vaines. Vladimir, silencieux, exultait.

Un jour, il parla du marxisme, et surtout de Marx.

- "C'est un individu dangereux. Comme tous les philosophes, d'ailleurs. Vous avez dû remarquer que toutes les révolutions ont été provoquées par eux. Un Etat normal devrait interdire l'enseignement et l'exercice de la philosophie, et cela vaut naturellement pour vous, monsieur Jacques; vous êtes nuisible à la société, et la prison ne vous fait pas de mal. Remarquez que j'ai beaucoup de sympathie pour vous... Mais les philosophes sont une race dangereuse.

- "J'les enverrais à la mine, moi, disait Marcel. La prison, c'est rien, c'est la mine qu'y leur faut, aux étudiants. J'les dresserais, faudrait qu'y marchent droit, hein..."

Un jour Marcel me demanda si je voulais bien lui prêter ma Bible. Il était catholique et n'avait pas lu ce livre. Il me demanda qui avait écrit l'Ancien Testament... (Aucun des catholiques que j'ai rencontrés en prison ne le savait.) Je ne répondais rien, mais le Russe souriait...

- "C'est à titre culturel, monsieur Jacques, que vous lisez la Bible? Vous n'êtes pas croyant, n'est-ce pas?

Je menai pendant quelque temps la vie normale des prisons, passant le temps à étudier ou à discuter. J'étais prudent dans mes rapports avec Marcel et Vladimir.

 

Un jour, Emile alla au Palais de Justice pour passer en jugement. Quand il revint le soir, et après que nous eûmes tous dit notre indignation concernant la sentence, il m'annonça brièvement que M..., qu'il avait rencontré dans une cellule du Palais de Justice, me passait ses amitiés. Je n'insistais pas, car il était très abattu. Mais je soupçonnai quelque chose d'anormal, M... n'ayant aucune raison d'aller chez le juge d'instruction sans que j'y aille également.

Le lendemain, Emile avait retrouvé son état normal, et disait déjà, à propos de ses 18 mois: "Nous les ferons, M'sieur l'Président." J'essayai d'en savoir plus long sur mon affaire. Tous se mêlèrent à la conversation, mais de toutes façon l'ébéniste leur aurait parlé en mon absence.

En effet, Emile n'avait pas rencontré M..., mais l'un des détenus de la cellule précédente; on lui avait parlé d'un petit brun, juif, etc., et il m'avait reconnu; on lui en avait dit sur mon compte, plus qu'il ne laissait voir. A ce moment Henri se souvint que M... était précisément l'un des noms qu'il avait lus sur le journal. J'était bien celui qu'il pensait.

Le Russe s'était levé et disait avec ironie:

- "Vous êtes un sujet très intéressant, monsieur Jacques... Je vous disais bien que vous étiez dangereux... Mais enchanté tout de même de faire votre connaissance.

Il était visiblement fier "d'avoir compris depuis très longtemps" qui j'étais. (Dès le lendemain, il me parlait longuement de certaines sectes juives du Caucase qui ne croyaient pas au Talmud, mais seulement à la Thora.)

- "Je vous l'avais dit, que c'était un yid, disait Milo, tu sais, t'as eu tort... Mon beau-frère est juif, t'as rien à craindre.

- "C'est bien, ça, p'tit (Henri avait 32 ans). J'me doutais bien qu'il y avait quelque chose, mais j'comprends toujours pas pourquoi tu l'as pas dit tout de suite. Y'a pas d'antisémites ici.

Marcel s'était éloigné, et ne disait rien. Emile avait plutôt l'air ennuyé d'avoir provoqué toutes ces déclarations de sympathie.

- "J'voulais rien dire, t'as le droit de cacher c'que tu veux, mais c'est toi qui as posé des questions. Et puis, j'vois pas pourquoi..."

Je devais maintenant faire en sorte qu'ils ne soient pas froissés de ma méfiance. (- Tu nous prenais donc pour des brutes?)

Je leur expliquai vaguement que j'avais été rendu méfiant malgré moi, que je ne les connaissaient pas au début, mais que maintenant, je voyais que je n'avais rien à craindre d'eux, et que, de toutes façons, je les priais de garder la chose pour eux, et de ne rien dire aux cellules de la division. Je m'arrangeai pour insister sur cette confiance que je mettais en eux, pour que, se faisant un point d'honneur de ne pas "trahir le secret," ils finissent liés malgré eux dans leur conduite ultérieure à mon égard.

La nuit tombait, nous étions tous debout au milieu de la cellule, tous m'encourageaient, me faisaient des promesses, etc.

 

Le lendemain Vladimir parla par hasard des politiciens juifs, et me fit comprendre que mon avenir était assuré, que j'avais bien manœuvré, et qu'en somme ce n'étaient pas les soucis d'argent qui devaient me tourmenter le plus. Tous, sauf Henri peut-être, étaient d'accord.

De même, Marcel me disais souvent:

- "Qu'est-ce qu'on peut avoir comme soucis à 22 ans? Y m'font marrer, les jeunes qui parlent de "soucis." Vous êtes tous des mauviettes ou des menteurs, les étudiants."

Avec distinction, Vladimir se mettait à m'exposer les raisons qui rendaient les Juifs à la fois dangereux et méprisables. Pas de métier manuel, les premières places, l'argent... Et, de son point de vue, cet esprit révolutionnaire qui explique que ce sont toujours les Juifs qui ont mis du désordre dans le monde. la prison, au fond...

- "C'est à la mine que je les enverraient, moi, disait Marcel."

A partir de ce jour, Vladimir et Marcel commencèrent à critiquer, et à dénigrer, avec une ténacité croissante, tout ce que je faisais.

Puis Vladimir termina sa peine et s'en alla. Un soir, Emile nous soutint avec passion que les histoires de camp de concentration, de fours crématoires, de millions de morts, "Eh bien, il n'y croyait pas, lui." On avait vu quelques documentaires, entendu quelques histoires, des choses qu'on fabrique en somme. Il ne connaissait pas un seul déporté qui ne soit pas revenu, et ils n'étaient pas réduits à l'état de squelettes... Quand aux Juifs, ils revenaient tous, ils reprenaient leurs places, et pas les plus mauvaises... Marcel ne disait rien, Henri affirmait seulement qu'il y avait des tas de gens qui niaient la résistance, les camps, les morts, ...

Le lendemain, Emile était transféré à la division des "appelants." Marcel s'en prenait maintenant à mes gestes, à mon manque d'ordre, à mes réflexions. (- T'est intelligent, mais des fois, tu sors de ces conneries!) Si je négligeais de ranger les pièces de carton du jeu d'échec, il les projetait avec l'échiquier à travers la cellule. Or, je savais pertinemment que d'autres joueraient après moi.

- "Nom de Dieu, quand est-ce que tu comprendras que t'est pas tout seul ici? Faudrait pas nous prendre pour tes larbins...

Ou bien il laissait entendre que, si j'obtenais l'autorisation d'avoir des livres, c'est que je me traînais aux pieds du directeur, du sous-directeur, du juge d'instruction, que je me débrouillais pas trop mal; et qu'en somme, ça ne l'étonnait pas.

 

Puis Milo qui avait une autre affaire à Grenoble s'en alla. Marcel fut content ("mais pas pour lui").

Nous restions trois: Henri, Marcel et moi. C'est à cette époque qu'ils racontèrent tous deux des exploits militaires, et qu'Henri nous confia ce qu'il faisait pendant l'occupation, en expliquant son silence ("Il y a des gens qui ne peuvent pas tout comprendre"). jusqu'à la fin, je m'entendis parfaitement avec lui. Il n'avait à mon égard que des susceptibilités intellectuelles d'ordre général.

Un jour un "nouveau" entra, 22 ans, polonais, cambrioleur professionnel. Parlait le français avec l'accent parisien et quelques fautes de syntaxe que font les enfants ("si je lui aurait dit"). Il ne cachait pas que l'hostilité ouverte de Marcel à mon égard lui semblait étrange. Comme il laissa entendre un jour qu'il n'aimait pas beaucoup les Juifs, ("Ils exploitent le peuple, en Pologne"), Marcel commença à faire un chantage que moi seul pouvais saisir. je trouvai l'occasion d'exploiter mes précautions antérieures, je lui parlai à mots couverts de la confiance que j'avais mise en lui, etc. Il se mit dans une violente colère, se moquant de la manière dont je prenais les choses. ("Je trahis la confiance de Monsieur.") Mais il ne dit tout de même pas à Jean le Polonais que j'était juif. Jean et moi, nous fûmes toujours de parfaits camarades.

Puis il nous vînt un Arabe: 24 ans, manœuvre, arrêté par erreur dans une rafle, parlant à peine le français. Nous fûmes très bons camarades. Quand il apprît qu'il n'aimait pas les Juifs ("Juifs, sale race"), Marcel n'essaya pas de renouveler son chantage. Il fit seulement remarquer une fois qu'un de mes avocats était juif.

Mes derniers jours furent surtout consacrés à la prudence. Les rapports entre Marcel et moi se tendaient de plus en plus, et je faisais tout pour que rien n'éclatât. Je devais à tout prix avoir Jean et Ahmed de mon côté.

Un vendredi, l'avocat vint m'annoncer que le juge d'instruction, de retour de vacances, était prêt à m'accorder ma liberté provisoire, pourvu que le Parquet ne s'y opposât point. Le dimanche, il vint m'annoncer que tout n'était plus qu'une question de jours, le Parquet ne mettant pas d'obstacles à ma libération.

Spontanément, j'annonçai cela aux détenus de ma cellule. J'insistai particulièrement sur la certitude que j'avais quant à l'accord de principe du juge.(Il connaissait mon affaire, il me connaissait; quand il avait désiré me retenir, il me l'avait fait savoir; maintenant qu'il annonçait ma libération, il me lâcherait, etc.) Je dois reconnaître que j'affichai un peu trop ouvertement ma joie, et mon sentiment de délivrance. Marcel réagit avec violence. Ce qui le mettait hors de lui, c'est que je sois aussi sûr de moi; lui connaissait parfaitement ce juge, et on ne pouvait jamais prévoir ce qu'il déciderait le lendemain; on l'avait vu promettre pendant des semaines une liberté provisoire qu'il n'accordait pas; et il ne fallait pas croire que moi, monsieur Z., je n'étais pas comme les autres, et qu'il m'accorderait des faveurs spéciales. Il me fallait une sacrée dose d'orgueil pour être sûr d'être libéré dans la semaine, etc. Pendant huit jours il exulta, me railla  chaque jour davantage, devenant de plus en plus arrogant à mesure que la semaine d'avançait.

- (Je voudrais que tu restes là pour que ça te serve de leçon. On n'en reparlerait dans un ou deux mois. T'es comme les autres , mon vieux...)

 

Une semaine passa dans cette atmosphère. Le samedi à cinq heure, on vînt me chercher pour le parloir des avocats: je devais être libéré le soir.

En rentrant dans la cellule, je ne dis rien, et continuai la partie d'échec engagée avec Henri. (Même si j'avais du travail, je ne pouvais pas décliner ses offres sans qu'il vît dans mon refus une intention malveillante.) vers 8 heures, l'heure des "libertés provisoires," un gardien vint me chercher. Ahmed, Jean, Henri étaient sincèrement heureux pour moi; Henri me reprochait seulement de ne lui avoir rien dit. Marcel avait la même joie qu'au départ de Milo ("ce n'était pas pour lui"); Jean fit remarquer que la semaine n'était pas écoulée et que je sortais. Au moment de passer la porte, et tandis que je sentais derrière moi l'impatience immobile du gardien, je sortis à la hâte mon paquet de gauloises que je tendis au plus proche, Marcel. Il fit un mouvement de recul et ce fut Jean qui prit les cigarettes.


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