Conférences INEDITES
de Robert MISRAHI.
SPINOZA,
philosophe de la libre joie
CONFERENCE
Aller à: ENTRETIEN - BIBLIOGRAPHIE
Philein-sophia, association étudiante philosophique et
culturelle a invité Robert MISRAHI à partager son analyse de l´œuvre de
Spinoza. C´était le 02 avril 1997, à DIJON.
La
transcription est augmenté de
commentaires faite par l´association, [entre
crochets].
Introduction
La société contemporaine est tragique. La philosophie s´élabore
lentement, et se fonde en dehors des croyances. SPINOZA introduit à une
philosophie de la joie, subversive et révolutionnaire.
I. SPINOZA : vie et contexte
1.
Contexte historique
L´Europe de XVIIè siècle est religieuse et autoritaire.
2.
Contexte culturel
Elle est souvent antisémite et toujours violente. Spinoza
pourtant reçoit activement une éducation et une culture cosmopolite.
3.
Spinoza : le cartésien véritable
Découverte avec le subversif Descartes du doute, qu´il
radicalise. Spinoza n´est pas complaisant avec la religion, qu´elle soit juive
ou chrétienne. Cette société aliène les esprits, il faut les libérer, il
faut se libérer.
II. La libération des esprits
1.
Attitude de la philosophie face à la morale
L´attitude face à la morale religieuse doit être raisonnée,
non pas passionnelle : il faut commenter et comprendre son texte
fondateurs, la Bible (le Livre).
2.
Le TTP, critique rationnelle des écritures
La Bible est uniquement l´œuvre d´hommes. La Bible parle
exclusivement de morale, et non de Dieu. Elle a été écrite pour se sortir de
l´aliénation. Mais sans base rationnelle, cette entreprise se mue en un nouvel
esclavage, celui de la crédulité. L´éthique, elle, doit être rationnelle,
c´est une entreprise philosophique.
III. Introduction à l´Ethique
1. Préface à la deuxième Partie : le but de
la philosophie est de construire une éthique
2. L´éthique vise au suprême préférable : le
bonheur
Le bonheur comme but.
La connaissance rationnelle comme moyen d´investigation et de communication.
"Dieu" le père, le juge, le bourreau, n´existe pas. La philosophie
ne peut être qu´eudémoniste. Le bonheur comme droit inaliénable.
3. L´éthique comme projet et
exigence existentiels
Toute l´œuvre de Spinoza est une recherche du bonheur. Ce
n´est pas le désir qui est "vanité", mais la passivité. Le Vrai
Bien a une dimension qualitative. On ne peut pas demander moins que tout.
IV. L´Ethique,
un parcours en cinq chemins
L´éthique : de la connaissance du monde à celle de
l´homme, la voie de la libération.
1. Deus sive Natura : le dieu
d´un philosophe athée, ni matérialiste, ni idéaliste
"Dieu" comme concept défini hors de la religion. La nature est
la réalité infinie et unique. Pensée comme Matière sont des aspects de la Nature.
Le parallélisme, concept ontologique et méthodologique.
2.
Le sujet spinoziste libéré du dualisme
L´homme est une unité corps–esprit.
3. L´homme est Désir d´exister
dans la Joie
Le Désir comme dynamisme de la conscience. Le Désir désire
accroître sa Joie, sa satisfaction. Le Désir est l´essence de l´homme
4. Etre libre, c´est être soi-même. Non par la volonté (vaine),
mais par la connaissance (adéquate)
Un eudémonisme plus exigeant que ses sources antiques. Il n´y a
pas de péché, la servitude vient de l´imagination et de l´affectivité
passive. La rigueur conceptuelle de Spinoza. Les passions ne sont pas à "maîtriser"
dans la contrition, il faut être activement intéressé à son existence
5. Il n´y a pas d´ailleurs :
le bonheur se réalise ici, dès maintenant
Au-delà de la joie, la Béatitude comme vécu "irrationnel" ni
mystérieux, ni transcendant : on n´est pas joyeux uniquement de connaître,
mais ce qui nous réjouit peut être connu, décrit, recherché rationnellement.
L´individu humain comme seule référence. Sagesse et ignorance, une toute
autre conception, non élitiste exigeante.
Conclusion
La vraie Liberté, elle est d´être soi-même, dans la plénitude
de la Joie.
Le sauveur de l´humanité c´est l´humanité, c’est-à-dire la réflexion
dans l´humanité, c’est-à-dire la philosophie dans l´humanité.
Je remercie l´association de philosophie de m´avoir invité. Je suis très heureux d´être parmi vous, c’est-à-dire parmi des étudiants qui souhaitent, qu´ils soient des spécialistes ou non, entrer dans la vie en entrant dans la philosophie. Je vais donc vous parler de SPINOZA, je vais essayer d´en parler à la fois d´une façon simple et générale mais tout de même précise. Et naturellement si vous voulez nous pourrons après débattre, discuter, soit à l´intérieur du spinozisme, soit à l´extérieur. Le plus simple est en effet de commencer par Spinoza.
Je répéterai simplement d´abord en introduction ce que notre ami nous a dit tout à l´heure, donc SPINOZA est un philosophe de la joie. Ce qui signifie qu´aujourd´hui — aujourd´hui c’est-à-dire dans notre siècle dont pendant très longtemps, après la guerre (après 1950) l´esprit culturel, l´esprit de la culture, la culture dominante, était tragique en France; par conséquent —avec Heidegger, avec Sartre, avec les autres— par conséquent, étudier Spinoza est une sorte de protestation, est une sorte de révolte contre un pessimisme qui semblait naturel et puis qui empêchait naturellement toute existence, tout développement. Alors réfléchir sur la joie est donc une sorte de protestation contre la main mise d´une philosophie qui tenait à honneur d´être tragique et funèbre, mais c´est également une sorte de protestation, ou une sorte de scandale protestataire qui devrait être un scandale fécond à l´égard de la société contemporaine.
La société contemporaine on pense qu´elle est marquée — elle est marquée pour le plus grand nombre, pas pour nous chercheurs ou étudiants en philosophie — mais pour le plus grand nombre la société contemporaine est bien marquée, semble–t–il, par la souffrance et la dépendance : vous connaissez tous les problèmes politiques et sociaux. Alors est–ce que ce n´est pas soit une provocation soit une incitation, je le prendrais plus tôt comme ça, une incitation à réfléchir au fond et à protester contre une société qui non seulement après la guerre se donnait le luxe de se vouloir culturellement tragique, mais qui maintenant se paye le luxe de laisser dans la misère et la souffrance le plus grand nombre des citoyens.
Donc il y a là évidemment pour le philosophe une question, un enjeu et je crois que cet enjeu nous avons à le relever. Mais nous n´avons pas à le relever par des convictions simples, par simplement des convictions, je prononce le mot conviction pour évoquer Max WEBER. Nous n´avons pas à opposer simplement à une société difficile ou à une culture tragique à opposer simplement le fait que nous croyons à la liberté et au bonheur. Si ce n´est qu´une croyance ou si ce n´est qu´une conviction, croyances et convictions seront fragiles, sont fragiles, et seraient balayées par les faits. L´enjeu est trop grave pour qu´on puisse s´appuyer sur une simple bonne volonté. Nous devons au contraire travailler au fond, voir à la fois les sources du mal, les voies et les buts, nous devons travailler au fond de façon à tenter —pour notre part— tout au long des années qui nous attendent, des années d´existence, de travail et de réflexion qui nous attendent, pour essayer de faire bouger la société. Mais pour qu´elle bouge il faut à la fois que ce qu´on lui propose soit valable, pour que ce qu´on lui propose soit valable il faut que cela soit réfléchi et fondé. Pour qu´une doctrine soit réfléchie et fondée il faut qu´elle soit préparée lentement. Nous avons, vous avez tout votre temps : je compte en années. Donc le commencement de cet établissement d´une doctrine solide... du bonheur, et j´allais dire, mais ce n´est pas le mot : du bonheur et d´une sorte de révolution intérieure. Pour préparer une doctrine et des fondements solides pour une telle doctrine, il faut commencer lentement et ce commencement lent, prudent, patient, rigoureux, c´est la connaissance de SPINOZA.
Par conséquent nous devons entrer, nous pouvons si nous voulons, entrer dans le spinozisme, non pas pour devenir et parce que nous voudrions ou nous sommes heureux d´être des spécialistes. Nous devons entrer dans le spinozisme pour approfondir, sur un exemple particulièrement fort qui est celui de SPINOZA — de sa doctrine — pour approfondir les problématiques, les problèmes, de la construction de la libre joie, c’est-à-dire du bonheur et de la liberté.
Alors tout d´abord nous devons rappeler — vous connaissez à peu près les dates — SPINOZA c´est 1632–1677, donc c´est le XVIIè siècle. Bien sûr il travaille en Hollande qui est l´un des pays les moins autoritaires qui soit, mais c´est tout de même un pays du XVIIè siècle : autoritaire et religieux. Il travaille dans une Europe qui est une Europe intégriste, une Europe monarchiste et catholique, qui est fondée chrétienne disant. Europe dont la doctrine essentielle est le christianisme, c’est-à-dire une conception à la fois austère de l´existence et une conception dualiste de la réalité humaine : l´homme est un être composé d´une âme et d´un corps. C´est vrai en Hollande, c´est vrai en France, c´est vrai pour Descartes, c´est vrai pour MALBRANCHE, ça voudrait être vrai pour LEIBNIZ et tous les autres. Voilà, c´est dans une sorte de doctrine intégriste et autoritaire colorée par le christianisme, ou au moins —pour les communautés d´Amsterdam— par le judaïsme, c’est-à-dire par un monothéisme créationniste, avec une morale rigide qui est soit la morale calviniste en Hollande, soit la morale catholique et les inquisitions dans toute l´Europe, et la morale catholique en France. Alors on sait que Descartes a vécu de très longues années — il a vécu 20 ans en Hollande. Pourquoi? parce que le climat autoritaire était encore pire en France qu´en Hollande, mais il reste qu´en Hollande c´est le XVIIè siècle.
[«A la différence des Philosophies traditionnelles, le spinozisme ne se consacre pas à la louange de Dieu (comme Pascal, Malebranche ou Leibniz), extrait de Le corps et l’esprit dans la philosophie de Spinoza de Misrahi R., 1992.]
Alors Spinoza arrive dans ce contexte et il arrive comme une sorte de météore. Mais ce météore a des racines, les racines c´est la communauté juive, cette communauté juive d´Amsterdam —vous le savez— est une communauté issue (une communauté Séfarade comme on dit) une communauté issue des Juifs espagnols qui avait été chassés par l´Inquisition en 1492 : la même année où l´Espagne découvre l´Amérique elle chasse ses Juifs et elle reconquiert ses terres sur les Arabes — 1492 c´est la prise de Grenade et c´est l´expulsion des Juifs. Les Juifs se répartissent dans toute l´Europe et notamment en Hollande. Avec la nouveauté suivante : c´est qu’en Espagne jusqu´à l´expulsion, et surtout à partir de l´expulsion, les Juifs n´avaient plus le droit d´être eux-mêmes. Ils étaient contraints de devenir des crypto–Juifs, donc de cacher leur véritable croyance. En Hollande, au XVIIè siècle, la situation est différente. La Hollande est un peu plus ouverte et la communauté juive est une communauté qui peut s´exprimer librement en tant que juive. C´est un progrès en Europe. Il reste que, aussi bien la communauté juive d´Amsterdam que les citoyens de Hollande, vivent à l´intérieur d´un intégrisme religieux. Les uns sont Juifs orthodoxes, les autres sont Calvinistes. Chrétiens, Protestants réformés, Calvinistes, c’est-à-dire rigoureux, austères, et orthodoxes. Tous, Juifs et Chrétiens donc, c´est-à-dire les Hollandais nous allons dire maintenant car c´est ça la vérité : tous —les Hollandais— sont religieux, monothéistes, intégristes et puis finalement autoritaires. Et c´est à l´intérieur que naît un chercheur, que naît SPINOZA. Et SPINOZA qui fait ses études dans les écoles juives mais fait aussi ses études de latin auprès de professeurs hollandais; VAN DEN ENDEN par exemple : un professeur qui lui est un libertin – Van den Enden. Un libertin, c´est-à-dire un libertin d´esprit, un homme qui commence déjà à pencher vers l´athéisme et qui a autour de lui des élèves qui sont, qui vont devenir, au fond, des oppositionnels.
![]()
3. Spinoza : le cartésien véritable
Alors naît et apparaît SPINOZA, et ce SPINOZA qui a étudié l´hébreu dans les écoles religieuses, le latin dans des sortes d´écoles ouvertes et modernistes, tombe sur, découvre DESCARTES. C´est la révolution, c´est la révolution intérieure pour SPINOZA. Avec Descartes. Descartes qu´il ne connaît pas personnellement, dont il ne sait pas sans doute (il n´y a aucune référence) que Descartes a dû vivre en Hollande. Avec Descartes Spinoza tente le dépassement rationnel, le dépassement rationaliste de toutes ses croyances antérieures. C’est-à-dire que Spinoza opère contre le judaïsme et contre le christianisme — qu´il connaît bien — il opère contre le judaïsme et contre le christianisme une sorte de mouvement critique, de mouvement libérateur critique où il tente de reprendre au fond à son compte la démarche critique de Descartes. C’est-à-dire la démarche qui consiste à mettre en cause. Mettre en doute , le mot est trop faible : il y a le mot doute sous la plume de Descartes, nous devons aller plus loin.
Mettre en doute, c´est mettre en cause, c´est contester, c´est refuser, refuser l´enseignement universitaire reçu jusqu´ici. Voilà ce qu´enseigne Descartes, sous des airs tranquilles : Descartes est subversif. Et c´est cette subversion par la raison qui anime, et on pourrait presque dire féconde, l´esprit critique du jeune Spinoza. Seulement, cette exigence rationaliste de vérité et de liberté – je signale en passant que le premier livre de Spinoza est un livre sur Descartes, c´est Cogitatam Metaphisica, c´est Les Pensées Métaphysiques. Son premier livre est sur Descartes, et c´est un hommage rendu à l´une des origines fondamentales de sa pensée. Il y aura un autre livre dont je vous parlerai tout à l´heure, le Théologico–politique, c´est une référence aux Ecritures, j´y viens dans un instant.
Alors si vous voulez Descartes est le libérateur mais il reste que Descartes est partisan d´une doctrine dualiste de l´esprit humain et une doctrine dualiste du monde. C’est-à-dire que Descartes ne pousse pas le cartésianisme assez loin. Et on pourrait presque dire que le véritable cartésien c´est Spinoza. Je ne le présenterai pas comme on le fait très souvent dans les manuels. Dans les manuels d´histoire de la philosophie on présente le grand philosophe qui ouvre et qui fonde le XVIIè siècle : c´est Descartes. Et puis il y a quelques petits résultats, il y a des épigones : il y a par exemple MALBRANCHE, c´est intéressant; il y a Spinoza, pourquoi pas; et puis il y a LEIBNIZ. Il y a Descartes, et puis les cartésiens. Tout cela est une erreur d´interprétation, une erreur de perspective, une erreur de perspective chauvine et nationaliste que nous ne pouvons pas accepter. En réalité, le véritable cartésien, c’est-à-dire celui qui porte au plus loin qu´il est possible à l´esprit humain, la démarche cartésienne, c´est Spinoza. Parce que Spinoza était à la fois plus enfermé dans sa société que Descartes et plus libre. Plus libre parce que dans sa société, qui est une société duale (il y a la société juive puis la société calviniste), il regarde chacune des sociétés avec le regard de l´autre, c’est-à-dire qu´il a une possibilité critique plus grande. Et Spinoza non–Chrétien n´est pas limité par le christianisme dans l´exercice de sa raison. Ce qui est pourtant le cas de Descartes. Descartes exerce sa raison, puis à un certain moment il rencontre le problème de Dieu, le problème de la Sagesse, et puis le problème de l´immortalité; puis il dit ça je le veux comme tout le monde, l´immortalité, la sagesse mais ce n’est pas mon travail, c´est le travail de ceux qui savent, le travail de l´Eglise. Dit Descartes. C´est naturellement une attitude que Spinoza exclut.
Alors comment va se faire la libération? Vous voyez, pour le moment nous n´en sommes pas encore à l´esquisse d´une philosophie de la joie. Nous en sommes à l´esquisse d´une libération des esprits.
1. Attitude de la philosophie face à la morale
Le premier pas de cette libération c´est avec Spinoza le premier livre sur Descartes, Cogitatam Metaphisica — Les Pensées métaphysiques — où déjà il prend quelques distances mais marque son admiration. Et ensuite surtout, et c´est là où je voudrais insister, vient le livre qui s´appelle le Traité Théologico–Politique[Nous noterons TTP]. Ce TTP va nous permettre de bien situer le propos de Spinoza. C´est un livre qui est écrit et publié dans les années 70, qui est publié sans nom d´auteur (sous l´anonymat, on ne sait pas qui est l´auteur) et ce livre circule dans toute l´Europe d´une façon clandestine ; il entre en France clandestinement. Les manuscrits passent par exemple par des tonneaux de poissons, nous dit Paul VERNIERE, dans un très beau livre sur Spinoza, le spinozisme et la pensée française jusqu´à la Révolution de 89 — livre que je vous conseille évidemment. Alors ce (T)TP c´est l´idée suivante — je vais être très bref sur ce livre, mais en insistant sur le fait qu´il est aussi important que tout le reste, mais nous n´avons pas trop le temps de nous y attarder; je vais résumer. T[des Autorités]TP, c´est en fait le premier livre d´exégèse biblique. D´exégèse biblique mais de critique biblique, je dirais plutôt. De critique biblique rationaliste. Pour Spinoza, les Ecritures — il appelle Ecritures ce que nous appelons à tort Nouveau Testament et Ancien Testament, et qu´il faut appeler par leur nom réel, le nom réel c´est la Thora (le mot hébreu, qui veut dire la Loi) et qui est traduit par Pentateuque en grecque (qui veut dire les cinq livres), la Loi, c’est-à-dire ce qu´on appelle à tort Ancien testament, c´est les cinq premiers livres de la Bible (c’est-à-dire Genèse, Deutéronome, Nombres, etc.)[Les cinq livres de Moïse sont : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome];.et puis l´autre livre qu´on appelle le Nouveau Testament mais qui est les Evangiles.
Alors Spinoza se propose d´étudier cela — pourquoi? pour la raison suivante sans doute : il y a à construire, déjà dans son esprit, il y a à construire une philosophie pour l´homme et une philosophie pour la joie et la liberté. Il y a à construire en tout cas, puisque il se veut philosophe, il y a à construire comme on disait "une morale" et comme il va dire, une "éthique". Le jeune philosophe se pose comme but fondamental — il a raison, c´est ça le but fondamental de la philosophie — le but fondamental de la philosophie c´est construire une éthique, c’est-à-dire des principes pour l´action. Mais quand on se propose de construire des principes pour l´action, est–ce que ne vient pas à l´esprit la critique suivante (par exemple au XVIIè siècle) : je vais proposer, je vais chercher des principes pour l´action alors que ces principes existent déjà? Il y a des morales ambiantes, il y a des morales, la morale existe –- croit–on.
On peut se faire cette objection. Et quelle est cette morale qui existe? Pratiquement c´est la morale religieuse, c´est la morale judéo–chrétienne. Or la morale judéo–chrétienne, elle est essentiellement connue par Spinoza à travers l´austérité et l´esprit répressif calviniste, et à travers l´austérité et puis l´orthodoxie répressive aussi... juive. Alors il se propose de construire une morale et il a en présence en face de lui, il a une seule morale religieuse monothéiste qui est au fond une morale non satisfaisante : elle ne le satisfait pas. Alors il pourrait très bien prendre la solution la plus rapide. La solution la plus rapide ce serait et bien je vais construire tout de suite une morale. Puisque la morale ambiante ne me satisfait pas, je vais en construire une autre. Ce serait trop rapide, il doit d´abord prendre position par rapport à cette morale ambiante, bref, faire la critique de la morale religieuse — s´il veut aller plus loin.
Premier pas : DESCARTES, prise en compte du rationalisme et d´une nouvelle attitude critique.
![]()
2.
Le TTP, critique rationnelle des Ecritures
Deuxième pas : critique de la religion, on ne peut pas aller plus loin si on n´a pas d´abord fait cette critique; si on ne fait pas la critique de la religion, on ne peut pas avancer, tout sera pipé : si on garde la religion en l´état, tout ce qu´on affirmera sera pipé et sera toujours rapporté à quelque chose d´autre, à quelqu´un d´autre, à d´autres pouvoirs, à d´autres puissances. Il faut que ce soit rapporté uniquement à nous, à l´homme. Mais pour ça il faut faire la critique de la religion, or la critique de la religion ne peut pas consister pour un chercheur sérieux, ne peut pas consister tout simplement à dire la religion nous opprime, faisons autre chose. Elle va consister au contraire à étudier sérieusement ce que la religion propose, ce que les Ecritures proposent, et à examiner sérieusement la nature des textes et des idées qu´elles proposent. D´où l´idée de faire une critique rationnelle des Ecritures.
Alors je résume maintenant l´enseignement général de cette œuvre qui va nous servir d´introduction à la suite. L´enseignement général qu´en tire Spinoza, mais qu´il démontre, c´est ceci : ceux qui ont écrit la Bible sont naturellement des être humains[Voir la déclaration d’indépendance d’Israël proclamée le 14 mai 1948 : «C’est [en Eretz Israël] que [le peuple juif] écrivit la Bible et en fit don au monde». Cité par R. Misrahi dans son La philosophie politique et l’Etat d’Israël, Mouton et Co. 1975, page 271.], ils n´ont pas écrit sous l´inspiration d´un dieu, ils ont écrit sous leur propre inspiration, leur propre inspiration qui est par exemple très imaginative chez les prophètes —les prophètes sont des êtres d´imagination— qui veulent placer une certaine morale, présenter une certaine morale à l´intérieur et au moyen de certaines images, à l´intérieur et au moyen d´un certain langage, dit Spinoza, le langage du temps. Et enfin, le plus important d´entre tous, c´est Moïse. Moïse n´est pas inspiré par Dieu, Moïse n´est pas un prophète imaginatif, Moïse est tout simplement le fondateur d´un peuple : Moïse est un homme, et cet homme est un législateur. C´est lui qui rassemble autour de la langue hébraïque, qui rassemble un peuple, le peuple qui sort d´Egypte –vous connaissez– le peuple qui se libère de l´Egypte. J´évoque ça parce que Spinoza parle souvent —et on ne peut pas ne pas faire le rapprochement— de la lutte contre la servitude. C’est-à-dire que cette expérience juive de la libération en dehors de l´esclavage égyptien, est conçu comme une libération en dehors de la servitude et de cette expérience juive, Spinoza en tire la signification universelle. Et la signification universelle c´est ça : tous les êtres ont à se sortir de l´esclavage, d´un esclavage, et à se sortir d´une servitude, et à aller vers une liberté.
Nous aurons à définir lentement quelle est cette servitude, quelle est cette liberté. Moïse n´est qu´un législateur, et les apôtres, le Christ [Chez les Chrétiens, épithète substantivée associée à «Jésus» dit de Nazareth, descendant de David. Signifie «celui que Dieu a oint.» Leur mythologie le tien pour le Messiah, le Sauveur, ...] —qu´il admire beaucoup, il admire beaucoup le Christ, en tant qu´homme évidemment, je n´entre pas dans le détail...— il admire le Christ, il admire Salomon, à chaque fois qu´il parle du Christ en termes laudatifs, il parle d´un grand écrivain de la Thora, soit Salomon, soit Jérémie. Il les admire tous, et il montre ceci : aussi bien les Juifs que les Chrétiens ne nous donnent pas un enseignement théorique sur Dieu, c’est-à-dire une connaissance rationnelle de Dieu. Ça n´existe pas dans les textes. Ce qui existe dans les textes, dit Spinoza — et il le montre, et vous pouvez le vérifier vous même — ce qui existe dans ces textes c´est un enseignement moral. Un enseignement moral qui finalement est le même dans l´Ancien et dans le Nouveau Testament. Enseignement moral où les uns insistent sur l´aspect justice et libération nationale, et les autres sur l´aspect charité, et universalité. Quelle est la différence entre judaïsme et christianisme? au fond, aucune. En fait, simplement le fait suivant, dit Spinoza —ce qui est tout à fait génial et révolutionnaire— la seule différence c´est que c´est le christianisme qui tente de, et qui s´applique à l´ensemble de l´humanité, indépendamment des lois nationales, indépendamment de la nation. Le judaïsme c´est la même morale de justice et de charité, plus une législation nationale — Moïse est un législateur, Moïse c´est De Gaulle. Moïse est un législateur, la morale est présentée à l´intérieur d´un système de lois, le Christ et les apôtres ne sont pas des législateurs, ne souhaitent pas construire un Etat, ils souhaitent simplement diffuser cette morale là. Bien.
Alors très bien dit Spinoza, pourquoi pas?, la justice, la charité c´est bien, et il met en avant ces vertus, pourquoi pas? Mais pourquoi la justice et la charité, et puis surtout là, dans ces textes? Justice et charité sont appuyées sur une référence à Dieu, c´est la référence à Dieu qui aussi bien chez Moïse que chez les apôtres, seule la référence à Dieu permet de conseiller la justice et la charité. Et s´il n´y a pas de dieu, et on ne connaît pas Dieu, on ne sait pas ce qu´est Dieu dans ces textes, on dit seulement qu´il est le créateur du ciel et de la terre, mais ce n´est pas grand chose. Donc il y a une morale dans les Ecritures, nous dit Spinoza, il n´y a pas la voix de Dieu, ce ne sont que des voix humaines. Ces voies humaines certes sont sympathiques, on peut les situer, les expliquer, elles sont sympathiques, elles sont généreuses, bien entendu, mais elles ne s´appuient pas suffisamment sur des fondements démonstratifs et elles ne donnent pas une éthique suffisamment riche et structurée. Une fois la critique faite on peut conclure : si nous avons à construire une éthique, elle ne devra pas s'appuyer sur les Ecritures.
Et la troisième étape ça va être l´Ethique, l´ouvrage fondamental.
![]()
III.
Introduction à l´Ethique
[Toutes les références sont faites à sa
traduction de Ethica (Partie, proposition,
complément), qui va souvent contre la tradition. Voir sur la traduction
l´entretien.]
Alors je vais vous parler maintenant de l´Ethique. Je vais vous parler de ce livre en même temps que je vais en extraire au fond la substance, la signification centrale. Je vais à la fois vous parler du contenu et de sa structure.
1. Préface à la deuxième Partie : le but de la philosophie est de construire une éthique
Mais maintenant nous pouvons aller tout de suite à l´essentiel, en guise d´introduction à la connaissance de l´Ethique, et l´essentiel c´est la chose suivante. Tout au long de l´Ethique, soit dans la démonstration, soit dans les préfaces, et notamment je vous signale la préface de la seconde Partie. C´est une préface intéressante parce qu´elle comporte trois lignes. Et elle nous donne exactement le but de l´ouvrage. Voici la signification de ces trois lignes. Pour la comprendre je vais situer. La Partie I, la première Partie de l´Ethique — c´est un ouvrage qui est présenté en cinq Parties — la première Partie de l´Ethique s´appelle DE DIEU, c´est à propos de Dieu (je vous en décrirai le contenu tout à l´heure), alors première Partie : DIEU, la nature de Dieu, les conséquences, etc. Ou plutôt non, la nature de Dieu, pas les conséquences. Puis vient la deuxième Partie, c´est DE L´ESPRIT HUMAIN, de l´Entendement ; de l´Esprit humain. Et puis préface.
Et voici ce que dit la préface. Nous allons maintenant étudier, dit Spinoza, les conséquences de la première Partie, les conséquences de notre doctrine sur Dieu. Non pas bien sûr, continue Spinoza — et voilà ce que je voulais vous citer —, non pas bien sûr toutes les conséquences (elles seraient infinies), mais seulement celles qui vont nous conduire comme par la main à notre béatitude infinie. Spinoza ne va étudier à partir de son ontologie —philosophie de l´être, philosophie du monde, philosophie de Dieu— de son ontologie il ne va tirer et étudier que les conséquences qui concernent la Béatitude, c’est-à-dire la vie et l´action, c’est-à-dire les conséquences éthiques. Alors Spinoza ne dit pas, remarquez bien, nous allons étudier les conséquences morales de notre théorie de Dieu, il ne dit pas ça. Il dit nous allons étudier les conséquences de ce que nous venons de dire sur l´être [Ontologie = discours sur l´être.].
Quelles conséquences? Celles qui vont nous conduire au bonheur, il n´a pas besoin de dire morale, il n´a pas besoin de dire éthique, puisque le mot éthique est dans le titre. Le titre de l´Ethique c´est Ethique, «Ethica, ‘more geometrico demonstrata’», c’est-à-dire ‘démontrée selon la méthode des géomètres’, démontrée à la façon mathématicienne. Non pas du tout qu´il quantifie les choses, qu´il fasse de la magie, de la magie cabalistique, et qu´il donne un chiffre à chaque réalité cosmique, ou qu´il donne une valeur magique à chaque chiffre. Non. Ce qui l´intéresse dans la méthode géométrique, c´est le caractère rigoureux des démonstrations; mais revenons au contenu. Le titre c´est Ethique, ce qui veut dire que toutes les études philosophiques qu´il va faire dans cet ouvrage qui comporte cinq Parties, toutes les études, même par exemple les études logiques sur la théorie de la vérité, même les études ontologiques sur la théorie de la nature, toutes les études, tous les aspects de la philosophie, même les études « psychologiques » sur la nature de l´affectivité. Ontologie, logique, épistémologie [Epistémologie = discours sur les sciences, philosophie des sciences], psychologie, tout cela est subsumé sous un seul concept : éthique. Et c´est pour moi quelque chose d´extrêmement révélateur et une sorte de révolution dans la philosophie. C´est la prise de conscience du fait suivant : c´est que le but de la philosophie c´est d´être une éthique, le but fondamental, la tâche, la mission, sa signification, son intérêt, son seul intérêt, c´est de construire [une éthique]. C´est déjà pas mal. Imaginez auprès des classes élémentaires, auprès des jeunes enfants, et encore, et encore. Il n’est déjà pas mal d´indiquer que le fait d´avoir quelques règles claires et solides pour organiser la vie et organiser la personnalité n´est pas mauvais, c´est indispensable, c´est utile, c´est bien, ce n’est pas mal. Mais le philosophe ne peut pas se satisfaire de ça, l´éthique ne peut pas être sa propre fin. Mais quel est le but de l´éthique? C´est la préface de la deuxième Partie qui nous le dit.
![]()
2. L´éthique vise au suprême préférable :
le bonheur
Nous allons chercher les conséquences de toutes nos réflexions, les conséquences qui vont pouvoir nous conduire à la félicité. Le seul but de la philosophie c´est l´éthique, et le but de l´éthique, c´est la félicité. Spinoza utilise soit le mot "félicité" (qui veut dire bonheur), soit le mot "beatitudo", "béatitude", que nous définirons, qui veut dire bonheur parfait. Pour le moment, et jusqu´ici, ce que nous savons c´est que le but de la philosophie c´est l´éthique et le but de l´éthique spinoziste c´est d´établir le bonheur, de construire le bonheur. Alors nous devons remarquer une chose en passant, nous devons remarquer que malgré le fait que Spinoza soit un philosophe qui au XVIIè siècle paraît et subversif et marginal — il est accusé par tout le monde, vous savez qu´il a été excommunié par les Juifs, excommunié vraiment, il a fait l´objet d´un jugement de malédiction [Voir en Pléiade, dans les Œuvres Complètesde Spinoza (Traduction de cette malédiction selon le rite du «Herem» et de sa réponse, par R. Misrahi). Disponible sur Internet : http :/ /www.orst.edu/~uzgalisw/302/spinoza_curse.html.] il ne pouvait plus participer à la communauté, à la Synagogue, etc. On lui a proposé d´ailleurs, un marché, on lui a dit : écoutez, bon, on va enterrer tout ça, on va pas faire d´histoires, vous venez seulement à la Synagogue, vous ne dites rien, puis vous repartez, simplement vous vous montrez puis on efface tout; et il dit : pas question, naturellement non. C’est-à-dire qu´il est excommunié par les Juifs. Puis les Chrétiens le traitent d´athée, souhaitent brûler ses livres, souhaitent le jeter en prison. Bref il est le marginal du XVIIè siècle, le révolutionnaire marginal.
Et bien malgré ce fait —c´est cela que je voulais vous dire— une telle philosophie qui est un eudémonisme [Doctrine pour qui la fin de l’action est la recherche du bonheur. L’hédonisme, l’épicurisme, la morale d’Aristote et l’utilitarisme en sont des exemples. L’éthique Spinoziste ou Misrahiste en sont deux autres. Nicolas MARTIN donne, en note de ses entretiens avec R. Misrahi (Un combat philosophique, Le bord de l’eau, 2000, «Traditionnellement philosophie se proposant de définir le bonheur ainsi que les voies permettant d’y accéder (voir Platon, Aristote, Spinoza, les stoïciens, les épicuriens). Aujourd’hui ensemble de principes permettant d’orienter une action et de conduire l’existence à son «bonheur», son plein épanouissement, sa jouissance et sa joie.»], qui est une philosophie du bonheur, reprend un ancien courant philosophique, le courant le plus intéressant, c’est-à-dire la philosophie de l´antiquité. Car enfin, Platon, Aristote et Epicure son des eudémonistes. Je vous conseille vivement de lire d´abord le plus simple bien sûr, vous connaissez bien tout Platon, mais il faut insister sur le Banquet, et puis pour Aristote insister sur l´Ethique à Nicomaque (Livre VII sur le plaisir, Livre X sur le bonheur — le bonheur et la politique). Alors curieusement Spinoza, philosophe apparemment marginal, il se trouve que parce qu´il se libère de l´emprise du monothéisme judéo–chrétien, parce qu´il se libère de cette emprise, rejoint une très ancienne, très profonde et très valable inspiration, l´eudémonisme antique. C´est le christianisme, et le judaïsme, c´est le christianisme surtout — on le voit avec les calvinistes de Hollande à cette époque — et puis je vous conseille de vérifier tout ça dans le livre de MAX WEBER La Morale protestante et l´Esprit du capitalisme, où vous verrez l´austérité mise en avant, vous verrez des citations de la convention Westminster qui résument bien ce qu´est le protestantisme calviniste. Bref, dans une société qui, est essentiellement par ce christianisme, [et] prône une morale triste et une morale austère de la privation et de la culpabilité. Privation, culpabilité. Dans tout ce siècle, dans tout ce contexte, Spinoza qui semble marginal, mais qui combat contre cette morale est en réalité quelqu´un qui retrouve lui, authentiquement, le plus profond mouvement de la philosophie qui est l´eudémonisme –de Platon et d´Aristote– et qui va ouvrir en réalité l´Europe à une philosophie immanentiste [c’est-à-dire libéré de la transcendance, qui ne postule pas d’autres mondes ; tout ce qui existe existe sur un même plan, dans le monde] et à une philosophie du bonheur.
Je vous signale qu´en 1789, au moment de la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l´Homme, on a retenu –vous le savez– que cette déclaration qui comporte dix–sept (17) articles mais il y a eu plusieurs rédactions auparavant, et l´une de ces rédactions qui a été rejetée, mais qui existe, qu´on peut retrouver facilement, comporte cinquante (50) articles, et dans l´un de ces articles est inscrit le droit au bonheur. La Révolution, la Convention souhaitent rénover la société pour respecter le droit à réaliser, donner réalité au droit au bonheur. Les individus, les citoyens ont droit à la liberté et au bonheur. Et le bonheur a du sembler un petit peu trop subversif pour ces révolutionnaires là [La constitution des USA et celle du Japon comportent explicitement un droit de rechercher le bonheur [Disponibles sur Internet].], qui dans l´autre version, dans les dix–sept (17) articles ont gardé surtout, les droits, la liberté, la propriété, l´obéissance, enfin etc., les lois, le caractère civil, mais en réalité le bonheur fait partie d´un mouvement libérateur de la démocratie. Je prétends que c´est Spinoza qui est l´une, l´ une des origines de tout ce mouvement : eudémoniste et démocratique. Il est l´origine du mouvement démocratique plus que Hobbes. Hobbes parle du contrat social, mais le contrat social est destiné à justifier la monarchie. Il n´y a que chez Spinoza que le contrat social ne trouve sa plénitude et sa perfection que sous sa forme démocratique. Peut–être en parlerai–je plus loin. Pour le moment, nous en sommes donc à l´Ethique. Et en tout cas nous comprenons le propos général de l´Ethique, construire les conditions de la félicité, les conditions du bonheur.
![]()
3. L´éthique comme projet et exigence
existentiels
Enfin je vais signaler un autre texte facile d´accès. Là je viens de vous signaler les trois lignes de la préface de la deuxième Partie, je vous propose comme ça, tranquillement, d´avoir de Spinoza deux traductions : une qui ne coûte pas cher et puis l´autre qui est chère et rare. L´une qui ne coûte pas cher c´est celle d´Appuhn, mais elle est pleine de contresens, elle ne coûte pas cher en effet, vous l´avez en livre de poche; puis l´autre qui est celle que j´ai donnée aux PUF[Etique, Introduction, traduction, notes et commentaires de R. MISRAHI. 212FF. Aux PUF (1990 et 1993)], elle coûte plus cher mais je crois qu´elle est un petit peu plus proche du texte. Je laisse de côté cette question, prêt à en débattre un peu plus si vous le souhaitez tout à l´heure [Voir entretien] Revenons donc à l´Ethique. Je vous ai cité un petit texte —la préface de la deuxième Partie— je vais vous en citer un autre maintenant, pour confirmer (et ensuite je passerai au développement, mais pour le moment je veux encore confirmer par un autre texte) l´idée suivante : toute l´œuvre de Spinoza est destinée à la recherche du bonheur.
Cet autre texte c´est la première page, et les premiers paragraphes si vous voulez, de cet ouvrage qui semble être un ouvrage de logique, mais parce qu´il n´a pas été terminé, et qui est le Traité de la Réforme de l´Entendement [Nous noterons TRE]. Dans le TRE, la première ligne, la première remarque, la première phrase de Spinoza c´est ceci, et vous allez voir il y a un ton que je n´hésiterais pas à appeler existentiel. Spinoza va parler en première personne — ça lui arrive rarement, sauf dans les lettres [C´est RM qui a traduit la correspondance de Spinoza dans le Spinoza de la Pléiade], dans les lettres il parle en première personne mais dans l´Ethique il parle en troisième personne [Voir aussi les définitions de la première Partie et la note de Robert Misrahi sur "j´entends"], puis dans le TTP — ici, dans le TRE dans la plus part de l´ouvrage il va parler comme en troisième personne, mais la première page est en première personne. Autrement dit, il va inscrire son but philosophie, son projet philosophique, dans une expérience personnelle.
Cette expérience personnelle la voici, Spinoza dit : "Lorsque je me fus aperçu que tous les biens qu´on poursuit ordinairement sont vains et futiles". Vains [En hébreu, "vanité" veut aussi dire "brume", "vapeur" (voir le Livre de l’Ecclésiaste 1.2, ainsi que le Livre de Job 7.16,8.2, 15.31, Comparer avec L’Epître de l’Apôtre Paul aux Romains 8.20 en relation avec Le livre de la Genèse 3.17 ; on notera que dans Romains,8.21 sont réunies en deux propositions les concepts d’espérance, délivrance, servitude, liberté, gloire)], c’est-à-dire vide, sans intérêt réel. "... et futile, et éphémère". Vain et futile c´est la même chose, mais éphémère c´est autre chose : ils sont non seulement vides, mais fragiles — les biens qu´on poursuit dans la vie. Conséquences? Restons une minute sur la virgule. Je remarque —"je" c’est-à-dire vous, Spinoza, moi— nous remarquons que les biens ordinairement poursuivis sont vains et futiles ("tout passe, tout lasse" dit la conscience populaire). Conséquences? Première conséquence possible et imaginable : "bhen si c´est comme ça, j´me r´tire, j´arrête", j´arrête de poursuivre des biens qui sont vains et futiles. D´ailleurs "c´est parce que je poursuis des biens [vains] et futiles que je suis torturé". Le mieux, pour ne pas être dupe, c´est encore de ne rien poursuivre; et on se retire, soit dans l´austérité chrétienne, soit dans l´austérité bouddhiste ["Nirvana" = fin des désirs (extinction de l’existence individuelle, fin des souffrances]. La vie ordinaire produit des désagréments et des souffrances et des déceptions. Conséquence? —que j´appellerais illusoire— conséquence? refusons le désir : C´est la solution religieuse.
Mais cette solution religieuse n´est pas universelle, et nous allons poursuivre maintenant après la virgule. "Quand je me fus aperçu que tout ce que je poursuivais jusqu´ici était vains et futile, je décidais de rechercher si" –ah, voilà un vrai raisonnement– "de rechercher si" — y a pas écrit ´par hasard´, y a pas écrit ´quelque part´ mais on pourrait presque l´ajouter — "je décidais de rechercher s´il n´existe pas, quand même, un vrai bien." Un bien véritable. Et qu´est–ce que c´est qu’un bien véritable? Il le définit tout de suite. "[...] qui soit solide" —solide et permanent— pour que ce soit un vrai bien il faut qu´il soit solide, [il ne] faut pas qu´il soit fragile, [il ne] faut pas qu´à la moindre averse il disparaisse. " Il faut qu´ il soit solide, il faut qu´ il soit communicable", c’est-à-dire que je puisse non seulement en parler et l´éclairer, mais le communiquer : je vais découvrir ce que c´est et puis j´en ferai participer les autres. Parce que si ce bien ne peut pas être partagé, il n´ est pas un vrai bien. Quelques pages plus loin dans l´ouvrage, il va dire : "Il fait partie de mon bonheur que le plus grand nombre possible accède au bonheur." Ca fait partie du bonheur de chacun, dans son privé le plus intime, que autour de lui il y ait, naturellement, bonheur et félicité.
Alors il définit déjà le vrai bien, il faut qu´il soit solide et permanent, qu´il soit communicable. Mais un bien qui est solide, et qui est communicable pourrait n´être que un bien moyen, un honnête bien, un honnête bonheur tranquille, quelque chose de moyen –comme chez Aristote– ni trop exaltant, ni trop terne, un petit bonheur ordinaire. Oui, mais alors ce bien il est peut–être vrai, mais ce n´est pas un vrai grand bien, ce n´est pas le Souverain Bien, et il continue à définir "un vrai bien qui soit permanent, communicable", et enfin, "source d´une Joie souveraine", il faut que la joie soit forte et suprême sinon ce n´est pas un vrai bien. Si vous poursuivez quelque chose en pensant que cela est bon pour vous et que cela ne vous donne pas une joie extrême, ce n´est pas le Souverain Bien! Il faut que ce bien que vous allez poursuivre vous donne une joie extrême, que cette joie extrême vous puissiez la partager, et que cette joie extrême puisse être solide. C´est beaucoup demander. Mais on ne peut pas moins. Si on est un philosophe exigeant, on ne peut pas demander moins que tout. C´est ce que propose Spinoza.
Alors maintenant on va développer. C’est-à-dire que je vais esquisser le mouvement de développement de tout cela.
![]()
V.
L´Ethique,
un parcours en cinq chemins
Puisque le bien à construire doit être solide, il faut repartir du commencement. Après avoir écarté les objections et fait la critique de la religion, nous pouvons maintenant partir du commencement et construire quelque chose; mais avant de parler du bonheur, avant de parler de la félicité et d´une joie, et du bien parfait, de la Joie parfaite et souveraine, il faut chercher les bases sur [lesquelles] ont va construire, et les bases sur [lesquelles] on va construire c´est la nature de la réalité humaine. Qu´est–ce donc que l´homme? Mais on [ne] peut pas savoir ce qu´est l´homme, tout de suite, si on ne sait pas d´abord ce qu´est la Nature.
Et la première Partie de l´Ethique est une ontologie. Ça s´appelle DE DIEU, et je vais vous dire maintenant pourquoi et comment. Mais je vais vous décrire le thème fondamental de chacun des Livres, de chacune des Parties. Maintenant, nous pouvons suivre ce mouvement avec plus de clarté. Première Partie, DIEU. Deuxième Partie, L´ESPRIT HUMAIN – [ce ne sont] pas les titres tout à fait exacts, mais ils se rapprochent du titre exact que vous trouverez dans les textes [1-DE DIEU; 2-De la Nature et de l´Origine de l´ESPRIT; 3-De l´origine et de la Nature des AFFECTS; 4-De le SERVITUDE HUMAINE, ou de la FORCE des AFFECTS; 5-De la Puissance de l´ENTENDEMENT, ou de la LIBERTE HUMAINE]. Première Partie, Dieu; deuxième Partie, l´Esprit Humain; troisième Partie, LE DESIR; quatrième Partie L´HOMME LIBRE; cinquième Partie, LA BEATITUDE.
![]()
1. Deus
sive Natura : le dieu d´un philosophe athée, ni matérialiste,
ni idéaliste
Première Partie, DE DIEU. Spinoza va parler de Dieu. Et il va ici utiliser une méthode indirecte, une méthode cryptée. Je m´appuie pour affirmer cela d´une part sur la lecture de Spinoza, d´autre part sur la lecture que nous avons faite toute à l´heure de l´histoire du spinozisme, du judaïsme toujours menacé, puis de Spinoza toujours menacé, avec l´inquisition au XVIIè siècle, très active : GIORDANO BRUNO [Bruno G.: 1548-1600. Il est, selon Hegel, le fondateur de la pensée critique moderne. Cf., Les figures du moi ..., 1997] est brûlé à Rome, il est brûlé à Rome par l´inquisition en 1600: 1600, c´est pas vieux, c´est le XVIIè siècle. Et en plein XVIIIè il y a des procès de sorcellerie, XVIIIè, XVIIè, XVIè. Donc, dans ce contexte, Spinoza a raison de choisir comme attitude la prudence. Le sceau de ses lettres, par [lequel] il scellait ses lettres, porte une devise qui est le mot latin CAUTE (qui veut dire "méfie–toi"). Alors je m´appuie sur tout cela, je m´appuie aussi, pour dire ce que je vais vous dire sur le langage de Spinoza, sur le livre de Leo Strauss. Leo Strauss qui écrit un ouvrage qui s´appelle Le Style de la persécution. Le style, ou la forme d´écriture – Style of writingof persecution. Le style d´écriture ou le style de la persécution. Et il étudie de près le cas de Maimonide [Moïse M., Mosheh ben Maymon en hébreux, Abu ´Imran Musa ibn May–mun ibn ´Abd Allah en arabe. Cordoue 1135– Le Caire 1204. Philosophe juif et juriste, il écrit comme théologien : un commentaire de la Mishna (qui avec la Gemârâ ["commentaire"] forme le Talmud) intitulé Mishneh Torah ou Yad Ha–Hazakah, qui a fait référence au cours d´importantes discussions sur la loi juive ; ainsi qu´une impressionnante compilation de cas d´application concrète de la loi talmudique ( La seconde Main ou La Main forte). Comme philosophe il a écrit Moreh Nevukim ("Guide des égarés") afin de parachever la synthése entre la théologie juive et le système aristotélicien, entre la foi et la raison. On a conservé trois des dix–huit traités de médecine qui lui sont attribués. (sources : Larousse Encyclopédique 1978 et The Longman Encyclopedia 1992)] en plein Moyen–Age, le philosophe juif de Cordoue, en Espagne, au XIIIè siècle, et le cas de Spinoza. Et il montre bien qu´il y a un langage codé prudent. Bon, laissons maintenant Léo Strauss, laissons l´Histoire, revenons au texte. Une fois que nous savons ces choses, nous allons lire autrement le mot "Dieu". C’est-à-dire que nous allons être attentifs et nous allons lire lentement. Je ne dis pas que Spinoza donne au mot des significations mystérieuses et cachées. Je dis qu´il donne au mot des significations qui ne sont pas les significations courantes : significations dont il nous donne la définition. Elles ne sont pas les significations courantes mais il nous en donne toujours les définitions dans l´Ethique. Et ainsi on peut s´apercevoir maintenant de la chose suivante, alors maintenant je peux résumer, maintenant vous comprenez l´enjeu, vous allez voir en quoi tout cela est subversif.
Qu´est–ce que la Nature? c´est la réalité infinie, c´est une réalité infinie qu´on peut si vous le souhaitez appeler Dieu. Deus sive Natura, sive, sive en latin, S.I.V.E., qu´on traduit parfois par "ou", le plus souvent par "ou", et qu´on peut traduire en réalité par "c´est–à–dire". Appuhn traduit "sive" parfois par "ou" et parfois par "c´est–à–dire"; il faut mettre de la cohérence et traduire partout par "c´est–à–dire". Deus sive Natura : Dieu, c’est-à-dire la Nature. La nature c´est la réalité infinie et unique. Et nous voila dans l´ontologie la plus originale, et la doctrine originale de Spinoza est la plus originale des philosoph[i]es de l´être. La Nature est une réalité infinie et une, et comme cette Nature est infinie, comme cette réalité est infinie, il ne peut pas y avoir deux infinis. C´est impossible logiquement, il n´y a qu´un infini, donc une seul "Etre". Et cet "Etre" c´est la Nature — si vous voulez on l´appelle Dieu, dit Spinoza [«Dieu, cet asile de l’ignorance». Proposition I,36, Appendice, page 96, et note 91.]. Il ne dit pas "si vous voulez", mais pratiquement ça revient à cela. Appelons la Dieu parfois, il dit très souvent "Dieu" : après qu´il l´eut défini! Dieu, c’est-à-dire la Nature, et la Nature qu´est–ce que c´est? c´est une réalité infinie qui comporte –alors [notez] bien– une infinité d´aspects. Qu´est–ce qu´un aspect? c´est un ATTRIBUT, qu´est–ce qu´un Attribut? par exemple l´Etendue et la matière. C´est un aspect de la Nature. Mais la Nature ne se réduit pas à un seul de ses aspects, sinon elle ne serait pas infinie. La nature est infinie ça veut dire non pas qu´elle s´étend dans l´espace, au loin à l´infini; ça veut dire que pour la matière ça s´étend en effet dans l´espace à l´infini, mais pour la Nature cela appelle une infinité d´autres aspects : par exemple la Pensée. Alors il y a dans la Nature la "Pensée". Spinoza est l´un des premiers à faire de la Pensée un élément de la Nature. Ce qui pour nous est évident [Voir, dans un tout autre registre, Edgar Morin La Nature de la Nature, Tome I de La Méthode, " Point Sagesse ", au Seuil, 1977. Pp.366-7 (à propos du paradigme cartésien de simplification): " [...] l´idée du corps se réduisit à l´idée de matière, qui devint la substance du monde physique, alors qu´il s´agit d´un aspect, d´un moment réifié de la physis, toujours lié à de l´organisation [...] " (nous soulignons aspect). P.307: " Désormais une relation de principe [...] fait communiquer [...] le royaume de la physique et celui de l´esprit. " (physis= " nature ").].
Qu´est–ce que la pensée? un élément de la Nature. N´allons pas jusqu´à dire, c´est cela que refuse Spinoza, ne disons pas –parce que nous l’appauvririons– ne disons pas "la Pensée est produite par la Matière." Spinoza n´est pas un matérialiste. Ne disons pas "la Matière est produite par la Pensée." Spinoza n´est pas un idéaliste. Spinoza dit il existe —avec la même valeur, au même titre ontologique— Pensée et Matière [En terme Spinoziste "Etendue", R.Misrahi dit ici Nature par lapsius [note pour les auditeurs de l’enregistrement].] c´est deux aspects de l´infini. Et puis il y en a une infinité d´autres, il y a un nombre infini moins deux d´autres attributs, qu´on ne connaît pas. Ce n´est pas la peine de les étudier, on ne les connaît pas. On ne peut pas les étudier, sachons seulement qu´ils existent. La Nature on va l´appeler Substance, puisqu´elle ne dépend que d´elle-même, elle n´est pas créée, elle est permanente et infinie. Alors, on va l´appeler Substance. Cette Substance est infinie, elle comporte une infinité d´Attributs et ces Attributs, chacun, est infini. Tous les Attributs sont infinis. [Ces termes des Substance, Attribut, Mode, Dieu, ..., sont issus d´une tradition philosophique que Spinoza subvertit. Chez Descartes par exemple, Pensée et Etendue sont deux Substances, donc indépendantes et incommunicables.]
Conséquences? il n´y a qu´une réalité, c´est l´immanence du monde, c´est le monisme; et il n´y a qu´une manière de connaître cette nature, c´est le déterminisme, le déterminisme et la raison. Pour la Nature, et pour l´analyse générale de la Pensée. Nous parlerons du déterminisme au moment où nous parlerons de la liberté. On va avancer un peu.
Conséquences? Première conséquence ontologique : nous ne pouvons pas éclairer la Nature par un autre principe qu´elle[-même]. Les théologiens étudient la nature en se référant à Dieu, Spinoza refuse cela. DESCARTES aussi voudrait bien étudier la Nature sans se référer à Dieu, mais il n´y arrive pas complètement; Spinoza y arrive complètement parce que la Nature ne peut se référer qu´à la Nature. Deuxième principe méthodologique bien intéressant et quasiment moderne : tout ce qui est de l´ordre de la matière, on l´étudie par la matière ; tout ce qui est de l´ordre de l´esprit, on l´étudie par l´esprit. Conséquences?
![]()
2.
Le sujet spinoziste libéré du dualisme
Deuxième Partie de l´Ethique, l´ESPRIT HUMAIN. Voici les conséquences de l´ontologie. L´ontologie n´était pas son propre but, comme le croient les historiens de la philosophie. Tout au long de l´histoire de la pensée on a cru que le mérite et l´originalité et l´apport principal et unique de Spinoza, était cette ontologie moniste. Alors que cette ontologie n´est pour Spinoza qu´un moyen. Le moyen d´établir ensuite que l´esprit humain n´a pas à se référer à une transcendance, ni pour vivre ni pour connaître, et d´autre part que l´esprit humain est une unité — ou plutôt l´homme est une unité — comme la Nature. La conséquence la plus importante et que l´on voit dans la deuxième Partie, la conséquence de l´ontologie, la conséquence la plus importante c´est celle–ci : l´être humain est une unité comportant deux aspects. On peut préciser un tout petit peu, il précise un peu, il dit "l´esprit humain n´est rien d´autre que l´idée du corps" [Propositions II, 13 et 23.], la conscience du corps. Donc, il y a la réalité humaine avec deux aspects, et il ne faut pas expliquer la psychologie par la physiologie, il faut expliquer la psychologie par la psychologie, les événements psychologiques par les événements qui les précèdent, les événements physiologiques par les événements physiologiques qui les précèdent, et comprendre que, ces deux séries sont les séries qui sont les deux côtés d´une même réalité, d´un même événement. La conscience et le corps sont les deux aspects d´une même réalité une, la réalité humaine. Et maintenant troisième Partie, nous nous approchons de ce qui va nous intéresser le plus.
![]()
3.L´homme
est Désir d´exister dans la Joie
Troisième Partie, le DESIR. Cette réalité humaine elle est corps et conscience, dans la deuxième Partie. Et Spinoza va aller encore plus loin dans la troisième Partie. "Corps et conscience" c´est une sorte de description générale de l´être humain. C´est une sorte de description que je dirais, il n´emploie pas le mot, mais que je dirais statique. C´est une description préliminaire, c´est une introduction à une connaissance complète de l´être humain, et la connaissance complète de l´être humain, elle vient dans la troisième Partie. Car, l´esprit qui est idée du corps est en même temps et surtout Désir. Ce Désir, qui est appelé cupiditas — mais en latin cupiditas ne veut pas dire cupidité –– veut dire "mouvement du Désir", mouvement de Désir. Ce Désir est un effort, conatus, un effort pour persévérer dans l´être, pour continuer à exister, pour persévérer in existendo, dans le fait d´exister.
Alors vous remarquez l´esprit de la description. C´est un esprit débarrassé de toute référence religieuse. On ne dit pas que l´être humain est une âme et que l´âme veut réaliser telles ou telles vocations. Si vous lisez par exemple LEVINAS aujourd´hui, vous trouv[ez] ça chez Levinas ou RICŒUR, jadis un petit peu JANKELEVITCH [Dont R.Misrahi a suivi les cours, comme ceux de Bachelard, Jean Wahl, Sartre, Merleau–Ponty, ...] l´être humain, finalement, le meilleur de lui-même c´est quand même quelque chose qui ressemble à de l´âme et qui a une sorte de vocation transcendante. Spinoza ne dit pas ça, vous le remarquez. Sa description est lucide, rationnelle, simple, réaliste. Mais ce réalisme n´est pas une technique d´appauvrissement. Il ne dit pas, par exemple : l´être humain, sa conscience, ça n´est rien d´autre que des événements physiologiques, comme le dirait un matérialiste soit du XVIIIè siècle comme DIDEROT –Diderot dit ça– soit du XIXé siècle, comme Taine. L´esprit humain –Taine, Nietzsche, ou les autres– l´ esprit humain est le produit de la physiologie. Spinoza ne dit pas ça du tout, du tout, voilà pourquoi il était important de faire précéder sa psychologie par son ontologie. Il dit ceci : l´être humain n´est que son corps et son esprit, mais si on considère le côté esprit, ou si on considère le côté corps, il y a toutes les descriptions [qui] restent à faire. Des descriptions qui vont être très riches. Et à l´intérieur de la description de l´esprit humain, de l´esprit lui-même, par conséquent de la conscience du corps, on va découvrir de nouveaux éléments [C’est sur ces bases que la phénoménologie de Robert Misrahi trouve son inspiration. Voir dans La jouissance d’être - le sujet et son désir - essai d’anthropologie philosophique – «introduction méthodologique : pour une phénoménologie intégrale.»]. Et le nouvel élément, qui a une signification, et qui est du domaine de l´esprit —n´oublions pas ça— ce nouvel élément, c´est le Désir.
Il est "curieusement" du domaine de l´esprit. En effet, l´esprit humain est conatus, c’est-à-dire effort pour persévérer dans l´existence, et il est en même temps conscient de son effort, dit Spinoza au début de la troisième Partie [Propositions III, 6 et 9.]. Il est conscient de son effort, c’est-à-dire que cet effort c´est le contenu de la conscience de l´esprit humain. Ca veut dire : c´est le Désir. Mais ce Désir est un Désir de persévérer dans l´existence, rien de plus. Mais pourquoi? Rien de plus — vous vous souvenez, j´ai évoqué les références à la transcendance : pour le moment, aucune référence à quoi que ce soit d´extérieur au Désir humain. Mais faisons comme Spinoza, soyons lents, [réfléchis...] Qu´est-ce que c´est ce Désir? Que désire-t-il? Il désire à la fois persévérer dans la vie et accroître son pouvoir de vivre — accroître son pouvoir de vivre, voici la nouvelle chose. Mais qu´est ce que c´est l´accroissement de la puissance d´exister, c´est la JOIE [Définition des Affects in «Des Affects» (Partie III), page 207 : Définition II : La Joie est le passage d’une perfection moindre à une plus grande perfection.]. Nous y voilà. Le Joie est le sentiment de l´accroissement du Désir, ou plutôt de l´accroissement de la puissance d´être, de la puissance d´exister. Le Désir désire exister, et lorsqu´il est conforté dans son Désir, lorsque le Désir par exemple atteint ce qu´il poursuit pour pouvoir continuer de vivre (sa nourriture par exemple, ou bien une Joie spirituelle : l´audition d´une musique, la contemplation d´un tableau), lorsqu´il atteint ce qu´il poursuit, son sentiment d´exister est plus puissant. La description vous le voyez est réaliste, on ne fait intervenir aucun élément magique, aucun élément mystérieux; et on vient de rencontrer la Joie. Et alors on peut affirmer ceci : la Joie est l´une des expériences les plus fondamentales de la réalité humaine, elle est l´ expression même de la réalité humaine. "Le Désir est l´essence [même] de l´homme", dit–il à la fin de la troisième Partie [En "DEFINITION DES AFFECTS", après laProposition III, 59.], "Lorsque...", la définition donne quelques détails. [Le Désir n’est pas un manque insatiable, il est une exigence toujours renouvelée.]
Alors le Désir est l´essence de l´homme, mais le Désir c´est une puissance d´exister qui va ou croissant, ou décroissant, voilà. Voilà tout ce qu´il y a dans l´esprit humain, rien de plus. "Lorsque la puissance d´exister va croissant, on éprouve de la Joie; lorsqu´elle va décroissant, on éprouve de la tristesse". Et ce qu´on a cru devoir appeler la psychologie rationnelle de Spinoza, qui n´est pas une psychologie rationnelle, qui est une psychologie faite rationnellement par Spinoza a propos de cela qui n´est pas rationnel dans l´être humain : c´est une psychologie de l´affectivité. Cette psychologie de l´affectivité n´a besoin que de trois concepts pour comprendre et couvrir toutes les possibilités, toute la gamme, toute la palette des sentiments humains : positif, négatif (la Joie, la Tristesse) sont les deux éléments fondamentaux à l´intérieur desquels se réalisent, se colorent, par exemple l´Ambition, la Reconnaissance, l´Amitié, la Haine, etc. Donc, toutes les passions sont des formes ou de la Joie ou de la Tristesse. Formes de la Joie ou de la Tristesse, formes toujours possibles, mais dont les unes correspondent mieux que les autres à l´essence de l´homme. Autrement dit, tous les affects positifs, tous les affects de Joie correspondent mieux à la nature humaine, car la nature humaine est l´effort pour persévérer dans l´existence.
Je résume cela maintenant avec des termes plus généraux, pas forcément spinozistes, mais c´est la même idée. L´essence de l´être humain c´est le désir et la signification du désir, c´est l´accès à la satisfaction. Voila l´essence de l´être humain : la poursuite du plaisir. Mais le plaisir est un mot trop étroit, je préfère satisfaction ou joie, qui sont plus larges et qui vont couvrir toutes les réussites du désir, toutes les affirmations du désir. Jusqu´ici, on a par conséquent la mise en place de l´être humain : l´être humain est une unité, j´allais dire psychosomatique, mais c´est trop encore. C´est une unité corps–esprit [Cf., La signification de l´éthique où R. Misrahi part du corps-organisme, passe par le corps-conscience (émergeant), pour aboutir au corps-sujet (synthétique, autonome et dynamique).], cette unité est dynamique, elle est marquée par le désir, et sa signification est d´accéder à la réalisation la plus entière possible du désir, d´accéder à la JOIE. C´est la fin de la troisième Partie.
![]()
4.Etre
libre, c´est être soi-même. Non par la Volonté (vaine), mais par la
connaissance (adéquate)
Voici maintenant la quatrième [Partie, LA SERVITUDE. Spinoza n´est pas un simple hédoniste. L´eudémonisme traditionnel, ou plutôt l´analyse que l´on en fait, se limite à la recherche du plaisir. Dès lors une question se pose : le développement du Désir est–il si simple, ne présente-t-il pas un problème par rapport aux autres Désirs, par rapport à autrui?] [Partie entre crochets reconstituée approximativement de mémoire (manquante sur la cassette audio).] mais c´est cette vision qui est fausse, la vision simplifiante du Désir. En réalité, et rejoignons Spinoza maintenant, en réalité le développement ordinaire –nous allons dire ordinaire– le développement du Désir est le plus souvent marqué par une difficulté fondamentale, par ce que nous pourrions appeler un obstacle fondamental, un poids fondamental qui est — non pas du tout comme le croient ou les religieux ou les psychanalystes la culpabilité; il n´existe pas de péché pour Spinoza, il le dit clairement, en toutes lettres; non, la difficulté n´est pas là — la difficulté n´est pas morale elle va être technique, la difficulté c´est l´intervention de l´ imagination. Le Désir se développe, bien. On ne peut rien souhaiter d´autre que la réalisation de l´essence humaine. Mais cette réalisation est la recherche de la puissance — bien, bien encore, pourquoi pas. Mais à un certain moment, trop pressé, le Désir va chercher à accroître plus rapidement sa puissance. A l´accroître plus rapidement, à avoir plus rapidement et plus facilement un sentiment d´accroissement de puissance. C´est–à–dire, sans peine. Il va utiliser l´imagination. Et il y a une proposition qui dit clairement : l´esprit humain s´efforce toujours d´imaginer ce qui accroît son pouvoir [Proposition III, 12.]. Il a dit jusqu´ici que l´essence de l´esprit humain c´est d´affirmer son pouvoir d´exister, puis il va un peu plus loin et il dit : il se trouve donc que l´esprit humain est enclin à accélérer le mouvement, à accroître son pouvoir d´une façon imaginaire. C´est à ce moment que vont naître toutes les difficultés. Les difficultés viennent du fait que les individus concrètement, pour employer un autre vocabulaire, vont inventer des valeurs illusoires. Les valeurs vont être illusoires, par exemple l´individu va chercher à accroître son pouvoir grâce à une puissance qui est celle de l´argent [Voir IV, APPENDICE, Chp.28–29. Spinoza ne refuse pas l’argent mais l’enrichissement comme fin, et ce que nous appellerions la spéculation.], et cette puissance est une puissance illusoire.
Mais l´individu qui poursuit cette puissance —le pouvoir de l´argent— ne le sait pas, que cette valeur est illusoire. Il ne sait pas qu´il va pouvoir — et parce qu´il n´a pas lu les philosophes — qu´il sera ruiné, qu´il y a des pertes de la valeur de la monnaie, qu´il y a des hauts et des bas dans la fortune, le commerce, l´industrie; et puis que de toute façon tout ça ne remplit pas une vie : l´individu ne le sait pas. Il poursuit un bien qu´il considère comme un bien réel. Mais comme il le considère comme un bien réel, il va s´acharner. Et bien les autres vont faire la même chose, les autres aussi vont chercher à s´enrichir, ou à dominer, ou à diriger la Cité. Et par conséquent il va y avoir un heurt des Désirs. Heurt produit par le fait que tous les Désirs poursuivent les mêmes buts et que ces buts sont à la fois non partageables et imaginaires. Résumons avec une autre formule : la spontanéité du Désir jette les individus dans la servitude des passions. [Il est question, alors, de parvenir par la réflexion à une sorte de «spontanéité du deuxième niveau», et non pas de remplacer la spontanéité par le calcul. Citons La jouissance d’être, le sujet et son désir, encre marine, 1996, PP442-443 : «Nous pourrions, en un sens, parler d’une nouvelle spontanéité, […]. La conversion ou la fondation sont certes des opérations qui doivent être perpétuellement réactivées et réitérées, mais la réitération d’un acte fondateur est une vigilance,[…]. Assurée d’elle-même, la joie peut alors se saisir comme une sorte de spontanéité seconde, […].»]
Mais il faut préciser maintenant le sens de cette phrase, car ce n´est pas une phrase moralisatrice; qui consisterait à dire nous sommes esclaves par nos passions, un petit peu comme RACINE ou comme Descartes, nous sommes esclaves de nos passions, les passions sont des mécanismes qui viennent du corps et qui nous asservissent. Spinoza ne dit pas ça le moins du monde. Les passions ne viennent pas du corps, les passions c´est la conscience, ce sont les affects. Et un "affect" c´est l´idée, c’est-à-dire la conscience. Définitions III de la troisième Partie : "un Affect, c´est l´idée d´une Affection du corps". Oui, il faut qu´il y ait une affection du corps, le mot affection ici veut dire "modification". La conscience de la modification du corps est un affect. Bien, ce n´est pas un péché. Cet affect, si c´est un affect positif est tout à fait bien, tout à fait recevable, s´il est un affect positif il est un affect de Joie : il va être Joie, satisfaction, contentement, etc. Mais s´il y a des affects qui sont fondés sur de l´imaginaire, c´est l´imaginaire qui va transformer en servitude l´affect.
Je reprends un vocabulaire plus général. L´origine de notre servitude n´est pas notre vie affective, mais notre vie affective mal dirigée. L´origine de notre vie passionnelle c´est le Désir quand il n´est pas connu ni compris, quand il est passif. Nos passions c´est le Désir passif, et pas seulement, pas du tout, le Désir comme tel. Pour un classique —Racine, CORNEILLE, Descartes— pour les classiques, toute l´affectivité est passionnelle et passive. Pour les Chrétiens aussi : les affects sont des péchés parce qu´ils viennent du corps, et qu´ils sont passifs, et ils sont coupables. Pour Spinoza, non. Les affects ne sont jamais coupables, ils sont seulement ou passifs, ou actifs. Quand ils sont passifs, c´est qu´ils sont imaginaires. Que veut dire passif? passif veut dire imaginaire, c’est-à-dire en outre non compris par nous. Alors à ce moment nous sommes dans la servitude, dans la servitude des passions, et dans tous les conflits passionnels qu´on connaît — que tout le monde connaît. Mais ces conflits passionnels, cette souffrance, cette dépendance, ne vient pas de la seule affectivité, elle vient d´une affectivité non maîtrisée, non connue.
Alors maintenant on peut entrer dans la quatrième Partie, que je résume d´une seule phrase :Le but de l´éthique n´est pas de combattre les Désirs, mais de les réorienter; le but de l´éthique n´est pas de combattre l´existence humaine, mais de la réaliser. Et dans la quatrième Partie il explique comment prendre conscience de ce qui est passif, comment le rendre actif, et bref comment accéder à la liberté. Et la fin de la quatrième Partie comporte plusieurs propositions qui commencent par "l´homme libre". Nous y voilà. L´homme libre est celui qui consacre l´ensemble de sa vie et de sa vie affective à la mise en œuvre d´une Joie qui soit positive et connue, affirmative et connue. Elle sera libre quand elle sera connue. Voici en passant la nouvelle définition de la liberté par Spinoza : la liberté c´est l´autonomie. La liberté n´est pas le libre arbitre, mais l´autonomie. La liberté ne consiste pas à pouvoir faire n´importe quoi, c’est-à-dire à disposer d´une volonté —Spinoza récuse l´idée de faculté, l´idée de volonté. La liberté consiste à agir conformément à notre propre nature. A être nous-mêmes. Comme vous voyez c´est assez moderne. Mais être nous-mêmes c´est être actif. Etre nous-mêmes c´est être libre et être libre c´est être actif, donc c´est être dans la Joie. La servitude est toujours une tristesse, et c´est cela qui fait qu´il faut la combattre, ce n´est pas parce qu´elle est moralement mauvaise. C´est parce qu´elle est affectivement destructrice, elle est existentiellement destructrice; la tristesse, la haine, l´angoisse, toutes ces passions négatives. Au contraire, Spinoza souhaite la mise en œuvre d´une activité qui permette que l´homme rejoigne sa propre essence, et cette essence, ce sera la libre affirmation de son être, donc l´affirmation constante d´un accroissement constant de puissance, donc la Joie. L´homme réalise la plénitude de son essence quand il est dans la Joie. Mais pour cela il a besoin d´une éthique rationnelle.
Alors je n´ai pas le temps d’entrer dans le détail, mais par exemple, dès cette quatrième Partie on s´aperçoit que –il est écrit textuellement, puis il analyse– que l´homme libre recherche pour autrui ce qu´il recherche pour lui même [IV, 36 et 37 et V, 20.]. L´homme libre sait que rien n´est plus utile à un homme, à un esprit humain, qu´un autre esprit humain recherchant la liberté, c’est-à-dire conduit par la Raison. Rien n´est plus utile —le vrai bien c´est à la foi l´utile, l´utile vrai et la Joie, mais rien n´est plus utile et rien n´est plus producteur de Joie qu´un autre être humain conduit par la Raison, qu´un autre être humain intelligent et libre. L´homme libre agit toujours loyalement [IV, 72.]. L´homme libre est plus libre dans la Cité où il vit selon la loi commune que dans la solitude où il ne vit que selon son propre décret [IV, 73.] et son propre caprice. Bref, il y a la description concrète de l´homme libre, une morale de l´homme libre, une éthique de l´homme libre. Et cet homme libre est un être joyeux.
Je vous renvoie par exemple à la Proposition 45 où il critique l´austérité et où il montre dans son Scolie que nul être (sous–entendu nul dieu et nulle autorité religieuse) ne prend plaisir à ma souffrance et à ma peine [«Nul autre qu’un envieux ne tient pour vertu nos larmes. [Proposition 45, Scolie, page 260).»]. Il n´existe pas ce que les religions nous disent, à savoir des dieux ou des pouvoirs qui se réjouiraient de notre Contrition, de notre Tristesse, de notre Remords : il combat le remords, il combat la pitié, il fait l´éloge de l´amitié et de la générosité. Et tout cela en s´appuyant uniquement sur la réalité humaine. Réalité humaine qui est d´être à la fois Désir et possibilité de réflexion, Désir et conscience, Désir et réflexion. Et maintenant la cinquième Partie, et je vais conclure là-dessus. On développera après dans la discussion éventuellement [Cette discussion n’ayant pas été enregistrée, il nous est malheureusement impossible de la retranscrire.]. Mais je vais conclure rapidement sur la cinquième Partie.
![]()
5.
Il n´y a pas d´ailleurs : le bonheur se réalise ici, dès
maintenant
La cinquième Partie va décrire quelque chose qui va s´appeler la Béatitude. C’est-à-dire que elle va tenter d´aller plus loin que la Joie de l´homme libre. Alors on a cru souvent que cette Béatitude était le fruit d´une intuition de Dieu. C’est-à-dire que l´on interprète Spinoza en termes mystiques, mais naturellement là on fait un contresens. On fait un contresens car la connaissance du troisième genre s´appelle bien la science intuitive, mais l´intuition est un acte de la raison. Lorsque vous écrivez "2=1+1", c´est une intuition rationnelle que vous écrivez. La lecture du signe "=", ou la compréhension du signe "+" ou la compréhension des signes "3,2,1", sont des intuitions rationnelles. On voit ça chez Descartes dans les Regulæ pour la direction de l´esprit [directionem ingenii], les Règles pour la direction de l´ esprit. La connaissance du troisième genre chez Spinoza est une intuition, mais quelle est cette intuition? Ce n´est pas l´intuition mystique que l´on voit par exemple chez Sainte Thérèse, chez Thérèse ou chez Jean de la Croix : intuition qui consisterait à saisir un être absolu en dehors du monde. Y´a pas d´en–dehors–du–monde. Alors qu´est–ce que cette intuition? C´est la saisie évidente du lien qui existe entre un élément singulier et la totalité qui l´englobe. Ou, en termes Spinozistes, entre un Mode et son Attribut. C´est la saisie intuitive du lien d´un Mode à son Attribut. Je traduis en termes généraux maintenant. Cette intuition, cette connaissance du troisième genre, cette sagesse finale de l´éthique consiste à saisir pleinement notre insertion dans la totalité [On retrouve cette idée chez des penseurs modernes, avec la Nouvelle Alliance de Prigogine-Stengers et l’auto-affirmation active du vivant par-dans la relation autos-oikos [oikos=habitat] qui [pour nous, qui transcrivons] résonne avec le couple ethos-cosmos. Il n’en reste pas moins de nombreux points pouvant donner lieu à des désaccords entre les pensées modernes de la totalité.]. Mais cette insertion dans la totalité n´est pas la seule définition de la Béatitude, comme l´ont crû la plus part des commentateurs.
La plus part des commentateurs passent de l´Ethique I à la définition de la Béatitude à la fin de Ethique V, et disent : voici une théorie de Dieu, rationnelle, puis ensuite il y a une théorie intuitive, et la Béatitude c´est l´intuition de Dieu. Et par conséquent l´éthique spinoziste c´est l´intuition de la nécessité, c´est la soumission à la nécessité. Ça c´est un contresens. Bien entendu il y a une référence à la nécessité, à l´ordre cosmique. Mais l´essentiel de la Joie ne vient pas de l´intuition de la nécessité. L´essentiel de la Joie vient de la réalisation de la plénitude du Désir et de la conscience de son insertion dans la totalité. C´est vrai, ça va plus loin. Mais l´insertion dans la totalité ne se fait pas au prix d´un sacrifice de l´individu. Il y a au contraire une affirmation progressive toujours plus vive de l´individu, dans la cinquième Partie. Et il y a une proposition très précise, c´est 20 ou 21, pour désirer la Béatitude il faut —pour désirer être heureux, c´est la même chose— il faut d´abord désirer être [Proposition 21.]. Et être c´est déployer le Désir. Et alors à ce moment on comprend pleinement, et c´est là dessus qu´on va conclure, le Scolie de la dernière Proposition, de la dernière Partie de l´Ethique, c’est-à-dire Ethique V, 42, Scolie.
Spinoza conclut tout son itinéraire, tout son trajet, tout son mouvement, en disant : et bien maintenant nous comprenons la différence entre le sage et l´ ignorant : le sage est celui qui est constamment, qui ne cesse pas d´exister et d´être; l´ignorant, c’est-à-dire celui qui n´a pas accompli un travail philosophique — pas le spécialiste de philosophie : au XVIIè siècle tous les amis de Spinoza, le tout petit groupe d´amis de Spinoza (qui est comme vous le savez des protestants mennonites oppositionnels [Il s’agit probablement ici des «Collégiants», ayant rompu avec l’Eglise catholique en suivant non pas Calvin mais Menno Simonsz. Dans son introduction à l’Ethique, R. Misrahi cite Jarig Jelles, Simon de Vries, Peter Balling.]) ce petit groupe des amis de Spinoza n´est pas un groupe de professeurs, ou de techniciens, ou de philosophes; il y a des commerçants, des médecins, ce sont des hommes libres, des individus, et c´est eux qui vont réaliser la sagesse, la sagesse est ouverte à tous. Alors qu´est–ce qui différencie le sage et l´ignorant? Et bien c´est que l´ ignorant ne se sent exister que quand il pâtit, quand il est passif, quand il a des passions; il se sent vivre quand il a des passions, il se sent vivre quand il est passionné, mais il ne voit pas que passionné veut dire passif.
Seul le sage est constamment et, naturellement, il est constamment libre — parce que vous pouvez voir à la Proposition 36, un peu plus haut (la dernière Proposition c´est 42) à la Proposition 36 vous pouvez voir l´identification dans le Scolie de Liberté, Salut, et Gloire : il prend trois mots du vocabulaire religieux et il leur donne un sens nouveau — et Béatitude, il y a les quatre termes. Il dit quelque part ce qu´on désignait jadis comme Béatitude ou comme Gloire, c’est-à-dire la splendeur : par exemple le Christ en Gloire, c’est-à-dire dans la lumière de la plénitude absolue, c’est-à-dire de la Joie absolue. C´est quelque chose que chaque être humain peut atteindre, et ce qu´il atteint, c´est la Béatitude et c´est la Liberté. La vraie Liberté, elle est d´être soi-même, dans la plénitude de la Joie.
[[Le bonheur d’être] ne vaut pour chacun que s’il vaut pour tous. [... Il] se situe dans la présence : ici même et aujourd’hui, dès aujourd’hui et pour demain encore.[Dernière phrase de Les actes de la joie, 1987].]
Alors à ce moment on est éternel, et c´est je crois la Proposition 20. A ce moment on est éternels, c’est-à-dire non certes immortels, il n´y a pas d´immortalité puisque conscience et esprit sont une seule réalité, vue de deux côtés différents. Quand le corps meurt l´esprit meurt, quand l´esprit meurt le corps meurt, c´est un individu qui meurt, c´est pas le corps qui meurt, puis l´âme qui meurt, c´ est un individu qui meurt : conscience–corps. Donc il n´y a pas d´immortalité personnelle chez Spinoza, évidemment non. Mais il y a éternité. Et qu´est–ce que l´éternité? Et bien, c´est la permanence de ce qu´il y a de meilleur en nous. C’est-à-dire de ce qu´il y a eu de meilleur en nous. C’est-à-dire de ce que nous avons réalisé. Mais où est cette permanence? Elle est évidemment dans les autres esprits humains. L´éternité de chacun, c´est la mémoire de tous les autres. Et je vais vous citer maintenant un petit Scolie pour terminer la dessus. Pour conforter tout ce que je viens de vous dire. C´est autour des Propositions 40 [Scolie, page 319. Plus la note 71 page 470 sur la constance de la définition de Dieu de la Partie I à la Partie V.] de la cinquième Partie, où il dit ceci — c´est une affirmation qu´il ne fait qu´une fois, mais elle est éclairante, révolutionnaire et elle confirme ce que je vous disais à propos de l´éternité — il dit ceci : "L´entendement de Dieu n´est rien d´autre" —n´est rien d´autre, nihil est — "l´entendement de Dieu n´est rien d´autre que la somme de tous les entendements humains lorsqu´ils accèdent à la connaissance du troisième genre, et à la sagesse, à la Béatitude". C’est-à-dire que ce que l´on appelle entendement divin, ce n´est rien d´autre que la somme des esprits humains, des esprits humains quand ils se mettent à réfléchir. Qu´est–ce qui est divin ? c´est l´humanité quand elle est sauvée par elle même — par elle même. Le sauveur de l´humanité c´est l´humanité, c’est-à-dire la réflexion dans l´humanité, c’est-à-dire la philosophie dans l´humanité.
[Suite à cette conférence, c’est tenu un débat dont nous n’avons pas l’enregistrement, donc pas de transcription]
Aller à: ENTRETIEN - BIBLIOGRAPHIE
En TRAVAUX
Dernière mise à jour le 31 décembre 2001.